chapitre 2 / 1-2

Rédigé par Cédric -

CHAPITRE II

- PROMESSE -

 

*

 

« ...A une époque où d'étranges épidémies en tout genre comme celle de la Gorgone et autres virus, frappaient sans cesse, il en est une qui fit basculer les hommes dans le chaos. Appelée symboliquement, l'Intoléria, elle développait chez les humains une crise d'anaphylaxie sociale, les rendant mortellement intolérants aux autres. Ils ne supportaient plus l'idée qu'il puisse exister d'autres cultures, d'autres ethnies, d'autres religions, d'autres modes de pensée. Même le plus doux et tolérant des êtres devenait d'un coup ultra-violent, se méfiant des autres et les défiant jusque dans leur apparence et leur couleur de peau. Au début, on ne prêta pas trop d'importance à ce phénomène. Les autorités se contentèrent d'isoler les individus malades, mettant en cause l'éducation et le milieu social comme moteur de leur violence subite. Mais le phénomène, prenant de plus en plus d'ampleur, échappa à tout contrôle. Des populations entières se mirent à s’entre-tuer.

On n'osait plus parler, on cachait ses opinions, on ne sortait plus de chez soi que par nécessité, on évitait les grands rassemblements et un climat d'insécurité permanente s'installa. Certains cherchèrent des explications à tout ça. Des théories en tout genre inondaient les médias, jusqu'au complot visant les autorités d'état dans leur insatiable obsession du contrôle des peuples. Mais personne, pas même elles, n'était en mesure de contenir l'épidémie... »

Peut-être que les mangeurs de souvenirs étaient tous droit sortis de cette légende cauchemardesque du monde de ceux d’avant.

 

 

*

 

1

 

Zouniter serrait fort contre sa poitrine son petit ours en peluche complètement plasmifié, borgne et défiguré. Elle sentait battre son cœur dans ses tempes. Il faisait tellement de bruit, qu’elle était à peu près sûr qu’il allait la trahir et attirer l’attention. Quand les méchants hommes tous pâles avaient surgit du désert, sa mère lui avait ordonné de s’enfuir pour trouver une cachette dans la zone de fouille, ce qu’elle avait eu du mal à comprendre sur le coup. A chaque fois qu’elle s’y rendait, sa mère lui rappelait l’interdit d’aller jouer là-bas, mais cette fois, c’était différent et surtout pas un jeu lui avait-elle dit.

La zone de fouille représentait une trentaine de statues toutes figées dans la même direction et encore à moitié prisonnières du sable noir. On aurait pu imaginer une armée en marche en train de traverser une mer de prétrole, enlisée jusqu’à la taille. Pour Zouniter ce n’était rien d’autre que des présences amicales, elle était née dans le désert avec ces êtres de plasma et elle ne leur accordait pas autant d’importance que les adultes. Celui derrière lequel elle se tenait cachée dos à dos depuis un petit moment, exhumé jusqu’à la taille, portait un enfant assis sur ses épaules les mains posées sur sa tête.

Autour d’elle, les cris et le brouhaha de la panique avaient cessés, laissant la place à un silence de mort. Elle luttait contre une envie folle de sortir de sa cachette pour se mettre à courir jusqu’à son terrier et aller retrouver sa mère, s’assurer qu’elle allait bien, mais la consigne avait été claire : ne pas se montrer tant qu’on ne l’aurait pas appelée. Elle tenta un regard au dessus de l’épaule de la statue, et perçue une ombre furtive traverser entre deux médusés à quelques pas d’elle. Zouniter sentit cette envie de courir jusquà son terrier la reprendre irrésistiblement.

Elle cala son ours en peluche entre l’élastique de son pantalon et son ventre, et sans réfléchir se déplaça à quatre pattes jusqu’à la statue d’à-côté, ramassant tout son corps en boule derrière ce nouveau protecteur immobile qui portait un énorme sac dans son dos. Elle ressentait comme une légère fierté d’avoir bravé sa peur, et comme elle semblait ne pas avoir été repérée, elle se dit qu’elle pouvait recommencer en s’éloignant le plus possible tant qu’elle le pourrait. Le secret, c’était de ne pas respirer entre chaque déplacement et d’aller le plus vite possible d’un marcheur à l’autre en ne pensant à rien et en ne se retournant surtout pas. Elle traversa ainsi furtive la zone de fouille d’amont en aval jusqu’à ce qu’elle se retrouve dos à la dernière statue. A partir de là, elle ne pourrait plus se déplacer sans être à découvert. Au moment où elle se disait ça, Zouniter se rendit compte que l’ours n’était plus là. Prise de panique, elle sortit la tête de sa cachette pour tenter de le répérer, mais rien. Il pouvait être tombé n’importe où. Il fallait absolument qu’elle le retrouve. Elle ne pouvait pas l’abandonner. Elle décida de revenir sur ses pas, employant la même technique de cache-cache qui, jusque là, avait si bien marchée.

Arrivée à mi-parcours, elle vit le petit ours abandonné entre deux figures de plasma. Il était là, posé sur le dos, affichant son imperturbable sourire béat. Elle s’approcha jusqu’à n’avoir plus qu’à tendre le bras pour le saisir, quand un grondement de colère retentit à quelques statues d’elle. Certaine d’avoir été repérée, elle attrapa l’ours à la volée et repartit dans l’autre sens aussi vite qu’elle pu, en courant cette fois. Elle slaloma entre les figures de sables en direction du dernier marcheur. Derrière elle, les statues tombaient sur le sol, se brisant en plusieurs morceaux dans un vacarme chaotique, puis les bruits de furie cessèrent net. Bêtement, la seule image qui lui vint à l’esprit à ce moment là en voyant une tête rouler jusqu’à ses pieds, était celle des adultes en train de la sermonner face à ce désastre. Mais pour le moment, il y avait plus grave. La chose qui la suivait était tellement proche d’elle, qu’elle pouvait sentir la chaleur de son souffle pestilentiel.

Zouniter ne pouvait plus bouger. Tout son corps était tétanisé. Elle sentait le monstre juste derrière la statue qui s’imposait maintenant comme un dernier bastion dérisoire et fragile entre elle et lui. Elle leva les yeux et vit une main pâle aux doigts maigres et aux ongles longs, pointus et noircis de crasse se poser sur l’épaule gauche du marcheur médusé. Des cris retentirent au-delà de la zone de fouille. Ce monstre n’était pas seul. Après un instant qui sembla durer une éternité, la main se retira, la créature poussa des grognements similaires, comme si elle répondait à un appel et elle s’éloigna aussi vite qu’elle était apparue.

Zouniter resta longtemps sans oser le moindre mouvement. Son cœur avait eu beaucoup de mal à reprendre sa place dans sa poitrine. Elle avait attendu, attendu que sa mère l’appelle, jusqu’à la fin de la journuit, mais rien. Elle n’était peut-être plus là !Peut-être était-elle partie en l’oubliant, parce qu’elle était en colère face à tout les dégâts causés dans la zone de fouille ! Seule au milieu du champs de statues en ruine, l’angoisse de l’abandon lui broyait la poitrine.

 

 

2

 

 

Il leur avait fallu vingt deux journuits avant d’arriver à la nouvelle zone d’extraction. Leurs connaissances à son sujet étaient basiques. Ils savaient que de nouveaux médusés avaient été découverts. On parlait d’une trentaine de sujets.

A l’approche de la zone, ils croisèrent de nombreux vestiges éparpillés et parfois à peine déterrés, délaissés pour des fouilleurs las d’extraire toujours les mêmes carcasses de passé. Arrivé à destination, au lieu de trouver des fouilleurs en train de creuser et de rejeter le sable comme des forcenés, il n’y avait rien que silence, vide et désolation. La zone de fouille était dévastée. Les médusés jonchaient le sol en morceaux, décapités. Seuls, deux étaient encore entiers, contemplant secrètement le spectacle désolant qui venait de se jouer sous leur regard figé. Le groupe se sépara pour chercher les habitants qui semblaient avoir tous disparus. Qat descendit dans la zone de fouille avec cinq autres Archéos, pendant que Han, pris la direction des terriers qui avaient été creusés tout autour. A mi-parcours, son attention fut attirée par un ossement humain, appartenant à la partie haute d’une jambe visiblement. Tous les survivants du Grand Solstice étaient familiarisés à voir des squelettes, mais c’était curieux de voir un os seul, d’autant plus qu’il semblait poli à une extrémité et entouré d’une bande de tissu comme pour en faire une poignée. Yori s’approcha de lui, attiré par cette découverte.

Pas de doute, il s’agissait bien d’une arme de Mangeurs de Souvenirs. Ils s’en servaient pour effrayer et assomer leurs proies. En général, ils ne laissaient personne derrière eux.

Ils capturaient tous ceux qu’ils pouvaient et emportaient les morts et à l’instant où ils parlaient, ils devaient être retournés dans leur antre avec leur butin de chasse. Selon Yori, les mangeurs étaient tenaces et imprévisibles et ils n’était pas exclu qu’ils reviennent, d’autant plus que leur groupe pouvait avoir été repéré. Il vallait mieux rester sur ses gardes et surtout s’éloigner rapidement.

Han scruta avec plus de prudence les autres terriers qui se trouvaient à proximité, ne trouvant rien à part des vieux vêtements dans les alcôves servant de couchettes, quelques objets de récupérations encore utilisables posés par ci par là dans l’espace central, parfois un lipiège et des draineurs de Lipia, importés de Gorgopolitis. Il s’arrêta un instant sur un petit pendentif qui renfermait l'image ternie d'un portrait de femme. Était-ce la seule chose qui restait d'une compagne enlevée par l’amnésie ? Était-ce seulement un objet trouvé dans le sol, un vestiche de plus dont le visage était devenu familier avec le temps à celui qui l’avait trouvé ? Lambeau de mémoire fabriquée, épouse adoptée aux premiers instants d’un réveil orphelin. Han releva la tête. Quelqu’un appelait à l’aide à l’extérieur du terrier. Il reposa le pendentif et remonta rapidement.

L’appel provenait d’un terrier adjacent. Quand il arriva, il vit Eon, l’un des Archéos de l’expédition, à genou prêt d’une femme allongée à même le sol. Il lui tenait la tête et lui parlait. Han approcha et constata que la femme était inconsciente mais toujours en vie. Il arrangea quelques vêtements dans l’une des deux alcôves creusées pour faire office de couchette, et il aida Eon à l’installer, prenant soin de ne pas trop la brusquer. Son front était marqué par un filet de sang séché, comme si elle s’était cognée le crâne.

Elle n’avait ouvert les yeux que pour prononcer ce nom plusieurs fois : Zouniter.

Eon avait tenté de la questionner pour en savoir plus, mais elle n’était restée consciente que quelques instants. Han entrepris de regarder de plus prêt sa blessure et détecta une plaie sévère au niveau du cuir chevelu. Ça devait faire un moment qu’elle gisait là, car le sang avait complètement coagulé autour de la blessure. Il savait que la moindre égratignure pouvait prendre des proportions mortelles car il n’y avait aucun moyen de soigner les plaies graves. Au mieux, il pouvait essayer de la réveiller pour qu’elle s’hydrate un minimum et espérer qu’elle s’en remette, voilà tout. En plus de son statut de rassembleur de mémoire, Han faisait office de guérisseur à Gorgopolitis. Il ne l’expliquait pas, mais certains réflexes médicaux lui revenaient par moments. Une réminiscence, sans doute. Selon lui, cela ne servait pas à grande chose, à part assister impuissant les derniers instants des malades et des blessés graves. Il passa sa main sur le front de la femme et demanda à Eon d’aller lui chercher une bonne quantité de jus de Lipia.

 

*

 

Qat tenait une petite fille par la main. A peine arrivée dans le terrier, la fillette courut se blottir contre la femme qui se tenait couchée, inconsciente, à côté de Han. Elle la serra fort entre ses petits bras, mais voyant que ce geste ne provoquait aucune réaction, elle se tourna vers Han, le scrutant d’un regard profond comme si elle essayait de lire ses pensées. Il détourna le regard croisant celui de Qat.

Tous les enfants qui naissaient dans le Grand Solstice, souffraient de handicaps plus ou moins importants, allant de malformations physiques à des anomalies mentales. Ce phénomène n’était pas dû à la fatalité, mais seulement au régime Lipia et à la rudesse des grossesses. Si on enlevait les fausses couches et les morts-nés, seuls les moins atteints et les plus résistants arrivaient à survivre. Zouniter était née dépourvue de la parole, un moindre mal qui ne l’avait pas empêchée de survivre. Tout le reste fonctionnait et même plutôt bien. Qat l’avait trouvée dans la zone de fouille, cachée derrière l’un des médusés. Elle était apeurée et avait d’abord tenté de fuir. Il avait fallu de la patience pour l’approcher, mais une fois rassurée, elle avait vite compris qu’elle était hors de danger.

Après une fouille complète de la zone, il semblait qu’elles soient les seules survivantes. Tous les autres avaient disparus. Certains avaient peut-être eu le temps de prendre la fuite et reviendraient bientôt, mais Yori disait qu’il ne serait pas prudent de les attendre. Il avait même insisté pour que l’expédition reprenne sa route avant le levé de la prochaine journuit. Le seul problème qui se posait était l’état de la mère de la fillette qui ne permettait aucun déplacement selon Han. Yori en avait bien conscience, mais il avait vu tellement de mort, qu’il ne fit aucun cas de la remarque de Han, prétendant qu’on ne pouvait rien faire pour elle. La fillette pouvait marcher, alors elle n’avait qu’à les suivre, à condition qu’elle ne les retarde pas. Yori semblait prêt à tout pour partir le plus vite possible. Il avait posté des guets aux quatre coins de la zone quand la nuit tomba.

Han regarda la fillette et lui demanda si son nom était bien Zouniter ?

Oui, lui répondit-telle d’un geste affirmatif de la tête.

 

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