chapitre 1 / 2-3

Rédigé par Cédric -

2

L'amnésie, c'est comme si on essayait de se souvenir des mois passés dans le ventre de notre mère. On a beau chercher, fouiller, creuser au fond, au plus profond de nous, on ne peut percevoir tout au plus qu'une infime sensation inexplicable, floue, vague, protégée par un rideau de brouillard épais infranchissable. Il nous est impossible d'aller voir de l'autre côté, il nous est interdit de revenir au point de départ, il nous est interdit de retourner se lover tout au fond de notre origine.

Du plus loin que Qat se souvienne, il y eu d’abord la stupeur, l'angoisse du vide, l'incompréhension et l’errance sans but au milieu d’un désert de sable noir parmi des dizaines d’inconnus maigres et blêmes, marchant le regard perdu dans le vide. La sensation de sa tête lourde, ses gestes gauches, ses bras semblant peser des tonnes, ses mains tremblantes, ne répondant pas à ce qu’elle voulait leur faire faire. Elle ressentait une extrême lassitude. Et surtout, il y avait cette bouche douloureuse et sèche d’où ne sortait que de l’écume blanche et baveuse par vague, émettant des « ba », des « be », des « bu », des « bal », des « balbu », des « balbu-ciment ». Les sons avaient du mal à s’extraire, sortant par petits cris aigus succédés, suivis de râles, de susurres, de chuchotements, se répandaient au bord de sa bouche comme des tentatives avortées de communiquer avec les autres. A ses oreilles ne parvenaient que des sons distordus et malformés arrivant par vagues comme des lancers d’acouphènes douloureux se tordant en deux.

Les autres faisaient peur à voir et, réciproquement, ils la regardaient comme si elle leur faisait horreur. A l’embouchure des commissures meurtries qui leur servaient de bouches, des bruits s’écoulaient comme un trop plein dans un évier. On ne pouvait même pas appeler ça des lèvres. Certains parlaient sans s’arrêter, un langage incompréhensible, ne sachant pas où terminer leur phrases. C’était incompréhensible, effrayant, incontrôlable, une nef des fous en plein désert, une transe illettrée de corps qui ne reconnaissaient plus les mots qui se présentaient par vagues spasmodiques et répétitives à l’entrée de leurs gorges sauvages.

Qat aurait voulu décoller ses sons inconnus de sa langue pour les regarder de plus près et essayer de comprendre leur sens, jusqu’au moment où, comme les reliques mystérieuses d’une cité antique qui auraient refait surface après des milliers d’années, les mots venus d’un outre-langage remodelèrent et ravivèrent sa bouche béante et affamée, du plus profond de son ventre.

 

*

 

Sans qu’il n’y ait eu besoin de mémoire, après la lente réorganisation du langage, débutèrent les premiers liens par pas instinctifs, irrigués par une racine ancestrale, la recherche de l'autre, la chaleur humaine. Des couples se formèrent, par hasard, par odeur, par contact, des groupes mêmes, où de rares enfants apeurés trouvèrent refuge. Certains préféraient rester seuls. Ils disparurent pour la plupart derrière les dunes de roches sombres. On ne les revit jamais. Qat se rapprocha d’un homme qui lui ouvrit les bras sans réticence.

Autour, il n’y avait rien que le sable noir à perte de vue et la fournaise infernale d’un soleil qui tannait et brûlait les chairs. Au plus fort de sa chaleur, il fallait longer les dunes à l’affût de la moindre tache d’ombre. Leur esprit n’était obsédé que par une seule chose, étancher leur soif et fuir les radiations de l’astre mortel. Les plus faibles ne résistèrent pas longtemps, mourant pour que vive les autres. La faim faisait perdre toute conscience. Plus tard, Qat n’aurait pas été en mesure d’affirmer qu’elle n’avait pas succombé au moins une fois à la tentation de la chair humaine. Son esprit avait refoulé ces moments d’horreur d’une êxtreme violence où l’humain n’avait plus rien d’humain que sa part animale. La seule chose tranchante et coupante était leurs dents et les quelques os récupérés sur les restes de cadavre dépouillés de leur chair.

Qat serait morte de fin si il n’y avait pas eu l’alternative de la seule forme de vie présente dans ce désert, un insecte lui même cannibale, ironie du sort, qui fut baptisé « Lipia» en rapport aux petits bruissements qu'il fait lorsqu'il frotte ses multiples antennes les unes contre les autres. C’était un miracle. Sa chair nourrissait et son jus hydratait. Il était parfait, mis à part le goût amer qu'il laissait dans la bouche longtemps après l'avoir avalé, et ses morsures inoffensives mais douloureuses. Il comprirent très vite que le Lipia survivait en s’enfouissant dans le sable la majeure partie du jour et ils commencèrent à l’imiter. Aux pics extrêmes de chaleur, ils s’enterraient jusqu’aux épaules et protégeaient le reste comme ils pouvaient avec des morceaux de tissus récupérés sur les morts. Le Lipia était leur seul allié, heureusement, abondant et facile à chasser. Cela n’empêcha pas certains groupes de continuer à préférer la chair humaine, ce qui créa des conflits et favorisa la création de clans qui s’éparpillèrent dans le désert.

Les mangeurs de Lipia, dont faisait partie Qat, cherchèrent à remplir le vide, quelque chose à quoi se raccrocher, se déplaçant chaque jour d’une dune à l’autre pour trouver de la vie, autre chose que le Lipia, quelque chose de vivant qui aurait survécu dans cette désolation. Mais rien que le vide et la solitude, toujours et encore. Le sol inexorablement cendreux et parfois visqueux à certains endroits. Le plasma comme certains le nommèrent. Une étrange matière résineuse et vitreuse qu’ils rencontraient dès lors qu'ils grattaient la surface du sable.

Chacun essayait d'apporter un souvenir, d'extraire un morceau de sa mémoire pour contribuer à quelque chose d'utile, déposer sa pierre sur l'édifice du passé, participer à la tache commune de reconstruction. Mais, malgré la bonne volonté de tous, mis bout à bout, ils n’obtenaient rien d'autre que des gargouillis de souvenirs incohérents revenant par vague furtives.

Plusieurs fois, Qat avait entendu un enfant chanté un air entêtant et répétitif qui semblait surgir du fin fond de sa mémoire. Certains concepts surgissaient même des sables mouvants de leurs têtes embrumées, comme si certaines choses relevaient d’un savoir-faire ancestral encré dans la partie reptilienne de leurs cerveaux primitifs. Comme les mots qui étaient revenus, suffisamment pour réinventer un langage, le feu était revenu à la mémoire de certains. Mais c'était juste pour alimenter un peu plus leur désespoir, car il n'y avait plus de combustible pour nourrir la moindre flamme. La seule chose qui aurait été susceptible de prendre feu, en dehors des vêtements trop précieux pour être brûlés, restait leurs os aux heures les plus ardentes.

La nuit ne les épargnait pas et restait inexorablement obscure malgré la présence très lointaine d’un astre pâle qui ne se rapprochait jamais, restant obstinément indifférent à leur présence, comme s’il se tenait volontairement à distance, une obscurité froide, broyant et lacérant les peaux noircies et crevassées entre ses griffes de vide et d’angoisse. Il valait mieux ne pas être seul dans ces moments là. Il valait mieux ne jamais être seul, de toute manière.

Les jours et les nuits s’étiraient dans un perpétuel et monotone mouvement entre ombre et lumière, sans repos, sans véritable répit, toujours à l’affût de la vie. Ils devinrent des journuits, les journuits devinrent des cycles qu’ils nommèrent solunes. Créer des repères dans le temps redonna un semblant de civilisation au petit groupe de Qat. Chaque cycle de solune durait quatre vingt dix journuits, la fin du cycle correspondant à peu près au moment où la lune disparaissait totalement plongeant le monde de Qat dans l’obscurité totale.

 

 

3

 

Le premier vestige de mémoire fut trouvé par hasard, alors qu’un mangeur de Lipia creusait pour s’enfouir et se protéger du pic de fournaise journuilier. Ses mains heurtèrent un objet dur et coupant. Par réflexe, il les retira rapidement, constatant le filet de sang qui profilait sur son pouce gauche. Il le porta à sa bouche tout en observant l’étrange chose qui surgissait du sol comme un énorme clou à tête plate planté dans le sable. Qat et les autres s’agglutinèrent autour de l’étrange objet.

Ils se mirent tous à creuser. Qat ressentait une sorte d’euphorie monté au fur et à mesure que leurs mains mues par une grande force de désespoir déterrait les restes rouillés d'un étrange engin. On aurait dit un cousin mécanique géant du Lipia retourné sur le dos, les pattes en l'air. Quatre moignons comme des sortes de roulement à chaque angle d'une carcasse rongée de toute part, à l’intérieur de laquelle on pouvait encore reconnaître des emplacements pour s’assoir. La chose la plus cirueise se situait à l’une des extrêmités. Un ornement, une figurine, une petite statuette représentant une créature à gueule ouverte en train de bondir. C'était la première image d'une espèce vivante depuis leur réveil, en dehors du Lipia, mais personne n’avait été en mesure de se souvenir de quelle espèce exactement.

Ils tournèrent autour de l’épave comme des vautours autour d’une caracasse et revinrent plusieurs journuit pour l’étudier. C’était comme un trophée, ou plutôt comme une espoir renaissant, un signe, un guide qui les confortait dans l’idée qu’ils n’étaient pas seuls, ou du moins ne l’avaient pas toujours été, qu’ils n’étaient pas étrangers à cette planète hostile et presque morte. L’idée que leur passé se trouvait peut-être sous leurs pieds et qu'il faudrait creuser pour comprendre et survivre commença à les animer. Comprendre qui ils étaient avant, d'où ils venaient, pourquoi cette amnésie. Comprendre le passé, condition qui semblait indispensable pour construire un avenir, aussi impossible soit-il.

Les interprétations sur l’épave et la statuette animale allèrent bon train. Certains y voyaient le symbole d'une puissance agressive passée, une idole consacrée à une quelconque divinité. D'autres affirmaient qu'elle représentait les anciens maîtres et habitants de ce monde. Qat y voyait elle, une tache de propre au milieu d'un linge sale et l'envergure de ce qu'il leur faudrait accomplir à présent pour nettoyer le reste. Combien de trous devraient-ils creuser ? Combien de questions et de réponses devraient-ils arrachés à la chair muette de ce désert de l’oubli ? A commencer par l'époque qui les séparait de l’épave. Un âge révolu où se déplacer semblait avoir été facile à en juger par la forme de cette machine. Eux qui n’avaient presque plus rien et devaient parcourir des kilomètres à pied, un engin pareil en état de marche aurait été d'un grand secours. En tout cas, il servit d’abri à une famille. Tout n’était pas perdu.

De cette première découverte, creuser devint une obsession. Journuit après journuit. Creuser et creuser encore. Des îlots de fouilles apparutrent un peu partout. Des campements de fortunes se formèrent autour d'excavations centrales qui prenaient des proportions plus ou moins importantes, tant en largeur qu'en profondeur, selon le nombre de fouilleurs qui creusaient au sein d'un même emplacement. Lorsque le sol restait muet, ce qui n'était pas rare, les cavités ainsi engendrées devenaient des trous d'habitation, des terriers aménagés avec des restes d’objets plasmifiés permettant de se cacher plus facilement du soleil. Des chemins de passage entre les trous s’aménagèrent naturellement. Un semblant de cité semi-enterrée s’esquissa. Chacun creusait comme il pouvait pour trouver de nouveaux vestiges qui donneraient de nouveaux indices comme autant de pièces du puzzle. Chaque objet trouvé se transformait en histoire, devenant très vite une légende ou finissait recyclé, quand le plasma qui le recouvrait ne l'avait pas complètement rendu inutilisable.

Parfois, certains objets provoquaient des réminiscences de souvenirs chez certains, et même si il était difficile de savoir si ces résurgences avaient une quelconque ressemblance avec une réalité passée, les fouilleurs les prenaient comme elles venaient, s’ajoutant comme une pièce de plus au puzzle du passé. Comme ces petits objets fins et rectangulaires présents en quantités astronomiques dans le sol qui soit disant permettaient de faire des tas de choses extraordinaires, comme se voir et se parler à distance. Avait-on été capable de telles prouesses ? On pouvait en douter vu la situation, mais l'idée séduisait par sa drôlerie. On s'amusait souvent à parler dans ces plaquettes plasmifiées. Cela semblait ridicule mais ça amusait les enfants tout en mettant un peu de gaieté dans la rudesse du quotidien où il n’y avait que peu de place aux rires.

L’espoir revint, faible mais présent. L’idée naquit dans les esprits qu’il y avait certainement quelque chose quelque part sous terre, qui les attendait, prêt à améliorer leur conditions de survivants. Quelque chose qui aurait été épargné par le plasma, quelque chose que ceux d’avant auraient protégés, choyés, suavegarder, juste pour eux, ceux d’après.

 

*

 

A la onzième journuit du soixante sixième cycle de solune, la plus inespérée et étrange des découvertes allait devenir l'objet le plus précieux, le sujet le plus intarissable de toutes les conversations des solunes à venir, orientant inexorablement le devenir de leur fragile organisation et ravivant pour longtemps la flamme de leurs pauvres âmes nésiques.

C'était une journuit comme les autres. Une de plus à creuser dans l'espoir de trouver un truc qui illuminerait l'obscurité de leurs cavités mémorielles, qui d'un coup les frapperait de plein fouet, un coup de marteau au bon endroit du lobe souvenir. Autre chose que des carcasses d'engins rouillés, d'objets en tout genre, de machins cassés, vitrifiés, trop souvent inexploitables.

Là ! D'un coup, une étrange petite rondeur dépassait du sol. On aurait dit le haut d'une tête.

Non, on n'aurait pas seulement dit : c'était le haut d'une tête. Un cuir chevelu, puis un front et bientôt des yeux, un nez, une bouche. Les deux fouilleurs qui se trouvaient là, s'arrêtèrent de creuser, restant à genou, bouches bées, face à face, immobiles, incrédules, les mains encore fumantes de la poussière de sable qu'ils venaient de déblayer autour de cette tête. Cette tête, à peine sortie du sol, qui les regardait sans rien dire, derrière ses lunettes vitreuses, le visage entièrement recouvert de plasma.

Elle ne semblait pas surprise de leur présence, voir même amusée, comme si elle savait que tôt ou tard, on la trouverait. En l'observant de près, on pouvait constater qu'elle affichait une fine contorsion malicieuse des lèvres qui annonçait sa jubilation de statue à ne jamais rien livrer de son énigme.

Immédiatement, toute la tribu de Qat se réunit autour de cette découverte inouïe, prenant conscience qu’il ne s'agissait pas d'un engin quelconque, d'un objet usuel ou d'une nouvelle excentricité du passé.

Là, ils se tenaient face à eux-mêmes ! C'était comme s’ils venaient de se trouver !

Et, lorsque les monceaux de sables et de terre vitrifiée furent évacués, étrangement, ce que cet étrange trésor livra, les bouleversa. Le corps de cette statue, de cet être, ils ne savaient pas encore comment l'appeler, était complètement lié à des restes d'objets plasmifiés comme ceux qu'ils trouvaient partout. Ces amas de matière, de débris enchevêtrés les uns aux autres, semblaient appartenir à son corps, pas seulement collés à lui, ils coulaient de son bras droit, coulaient comme une vomissure, comme si ce bras gangréné de détritus, avait commencé à se métamorphoser. Et plus étonnant encore, cet être statufié était figé en plein mouvement : il marchait.

A le regarder trop longtemps, ils auraient juré que d'un coup, il allait se mettre à avancer. Ils le baptisèrent le « marcheur d'épave » et une légende jaillit des profondeurs obscures de leurs mémoires, faisant voler en éclat les parois de leurs crânes pour en laisser sortir un fragment de passé. On raconta que ceux d'avant avaient organisé leur société autour de la création et l'accumulation de milliards d'objets plus ou moins utiles mais néanmoins rendus indispensables au quotidien. Quand un objet ne marchait plus, on le jetait et on le remplaçait, tout simplement.

C'est ainsi que des tonnes de débris se seraient retrouvés enfouit sous leurs pieds.

Certains auraient tentés de lutter contre cette pollution, n'ayant plus qu'un unique but : transporter leurs résidus avec eux dans un long voyage pour les déposer en un endroit où ils ne souilleraient pas la planète. Ils n'arrivaient plus à accepter que leurs propres objets devenus obsolètes viennent renforcer les montagnes d'immondices déjà enfouis sous terre.

Les marcheurs d'épave parcouraient le monde en un voyage sans fin car il n' y avait nulle part où déposer leur charge. Entassant de plus en plus d'objets au fur et à mesure de leur périple, ceux qui les ont vu passer racontent que les marcheurs, peu à peu, se fondaient, se mêlaient à leurs bagages de rebuts, ne ressemblant à la fin qu'à des êtres hybrides mi chair mi débris, ne ressemblant plus à rien de connu. Comme des chenilles devenues papillons, les marcheurs devenaient des créatures mythologiques, des chimères composées de parties disparates, formant un ensemble sans unité, errant sans agressivité parmi les hommes, à la recherche d'un sanctuaire utopique où ils pourraient se libérer de leur lourd, lourd fardeau. Cette fable fut la première d'une longue série.

Les journuits qui suivirent d’autres têtes surgirent des entrailles du désert. D’autres prodiges figés eux aussi en plein mouvement, énigmatiques, fantastiques et irréels derrière leur peau de plasma commencèrent à être exhumer de cette terre bavarde et désolée.

Les zonez de fouilles s’agrandirent. Partout, ces témoins silencieux d’un monde révolu apparurent avec leur lot de légende, figés dans leur geste posthume, libérés de leur tombeaux de cendre noire. Des êtres mi-humain, mi-machine, des hommes transpercés de toutes part d'excroissances végétales plasmifiées, un groupe d'enfants réunis dans un silence intemporel en train de jouer dans un jardin de cendre, deus êtres enlacés dans la solitude figée de leur éternité. Leur nombre ne cessait de croître, solune après solune, pesant toujours un peu plus sur les épaules trop maigres et trop petites de leurs libérateurs pour porter tout le poids de la mémoire qu'ils représentaient.

Il fallut leur donner un nom. On les appela les Médusés en résonance avec une légende colportée par un Arpenteur de Cendre, un de ces solitaires nomades, parcourant seul le désert à la recherche de leur propre passé. Il affirmait se souvenir de la fin du monde d'avant le Grand Solstice. Il affirmait qu'une épidémie frappa l'humanité et qu’elle avait touchée uniquement les personnes qui faisaient preuve de trop de sensibilité. En quelque sorte, plus un être prenait conscience de son environnement proche, plus il prenait conscience de la nature profonde des choses, plus il se figeait comme une statue de sel. Il soutenait que cette épidémie portait le nom de Gorgone à l'image d'un monstre ancestral qui pétrifiait les chairs et les os des plus fragiles, des plus sensibles. Ainsi, ces êtres furent baptisés et la zone de désert désolé qui peu à peu prenait la forme d’une étrange ville statuaire, le fut également, prenant le nom de Gorgopolitis, la cité oubliée de la Gorgone.

 

*

 

Ainsi, Solune après Solune, le nouveau monde de Qat, entama sa lente reconstruction au cœur d’une cité hantées de figures humaines sorties des abîmes d’un passé fantôme. Creuser revenait à retirer les voiles blancs posés sur les meubles d’une maison hantée, délivrant à chaque brassée de sable, les souvenirs de ses spectres.

Ils marchaient sur les ruines de leur amnésie collective et des pans entiers de mémoire se détachaient par moments de leurs crânes délabrés. Le monde de leurs ancêtres leur tombait alors dessus sans prévenir, incomplet, laissant entrevoir que les choses ne furent pas toujours ainsi. Qu'il y eu l'opulence, d’autres formes de vie, d’autres nourritures que le Lipia. Et ce monde perdu se tordait tel une bête sauvage qui refusait de se laisser apprivoiser, se livrant d'un coup clairement à leurs yeux malvoyants et se dérobant l'instant d'après sous leurs pieds mal assurés. Sable mouvant boulimique qui les mâchait et les digérait avant de les recracher loin de lui, ne leur laissant qu'un sentiment de solitude orpheline.

Chaque Médusé apportait son lot de légendes nouvelles. Ceux qui semblaient les plus doués à raconter, se virent assigner la lourde tache de fournir des interprétations. On les appela les Rassembleurs de Mémoire. Quant à ceux qui fouillaient, ils prirent le nom d'Archéos. Qat était l’un d’eux. En peu de temps, ils eurent l'impression de retrouver une identité commune, même si les interprétations des Rassembleurs se voyaient constamment remises en cause. La mémoire était devenue une religion, la fouille du sol une pratique quotidienne, les Médusés, des balises fantomatiques dans les brumes d'une mer d'oubli. Un nouveau monde, frêle et fragile, en suspension se dessinait à nouveau.

Peut-être que ces êtres sortaient tout simplement de la tête d'un artiste fou, mais quelle importance, ils étaient devenus l'objet suprême de leur rédemption. Grâce à eux, ils avaient pleinement pris conscience que le passé était une condition de leur avenir, une matière à bâtir et ce nouveau monde s’écrirait désormais comme un livre se terminant par « Il était une fois » et dont l’histoire commencerait après la fin, une histoire au-delà des dernières pages.

 

à suivre...

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