chapitre 1 / 4-5

Rédigé par Cédric -

4

 

Qat avait découvert l’un des vestiges les plus précieux de la cité. Un objet rare du fait de son état quasi intact et de la source de connaissances qu’il contenait sur le monde d’avant. Elle s’était d’abord demandée ce que pouvait bien vouloir dire les formes qui s’enchaînaient les unes après les autres comme des symboles, remplissant des pages pour la plupart coagulées entre elles par le plasma. C’était comme si sa vision d’abord floue, était passée peu à peu au net. Les symboles devinrent des lettres et les lettres des mots, les mots des images que son imagination devait parfois combler. Eléphant : Très grand mammifère herbivore, à corps massif, à peau rugueuse, à grandes oreilles plates, au nez allongé en trompe et à défenses d'ivoire, vivant principalement en Asie et en Afrique. Qu’est ce que c’était l’Asie et l’Afrique. Des cités, des parties du désert de l’Oubli. Table : meuble sur pied(s) comportant une surface plane. Meuble : objet mobile à usage domestique. L’objet qui reflétait son image était donc un meuble. Miroir, c’était comme que ça s’appelait : Objet constitué d'une surface polie qui sert à réfléchir la lumière, à refléter l'image des personnes et des choses. Et lui, lo’bjet de tant de savoir, c’était un livre. C’était le livre des mots. C’est comme ça qu’elle l’avait appelé. Qat passa la plus claire partie de son temps à le déchiffrer et à apprendre à ceux qui en avait la facilité.

Grâce à lui, ils redonnèrent des noms aux choses qui n’en avaient plus, ainsi qu’à eux-mêmes, se rapprochant peut-être de ce mot qui les définissait tous : humain. La centaine d’habitants qui formaient Gorgopolitis se rebaptisèrent avec les mots de trois lettres trouvés dans le Livre. Une manière renforcer leur sentiment d’appartenance à un groupe, se différencier de ceux qui venaient d’ailleurs et peut-être pour s’inventer de nouvelles identités. Chacun de ces noms les associait à un sens précis du livre des mots. Qat était le nom d’un petit arbre poussant dans des régions arides. Il était source de vigueur pour celui qui mangeait ces feuilles. Elle aimait cette idée de la vie trouvant son chemin partout, même dans les endroits les plus hostiles.

Ils cherchèrent d’autres livres, mais aucun de ceux qu’ils trouvèrent n’avaient survécu au plasma.

Les solstices passèrent, et, malgré cette découverte pleine d’espoir, sans savoir pourquoi, peut-être depuis le jour où elle avait découvert le mot mélancolie, peu à peu Qat en ressentit tout le sens et cessa d’y croire.

Plus les Médusés émergeaient du désert, plus elle creusait sans conviction, n’arrivant plus à s’accrocher à cette gigantesque énergie de survivance. Elle se sentait éloignée de ces Archéos qui grignotaient la pierre et refoulaient le sable sans cesse, sans se plaindre, malgré les morsures du soleil, les fièvres, les blessures mortelles, les éboulements fréquents, la fatigue qui venait s’ajouter à la soif et la faim. Et puis, à perte de vue, les monticules de matières, les déchirures dans le sol comme autant de portes ouvertes vers une exhumation collective, où chacun espérait en silence qu’un de ces médusés ou n’importe quoi d’autre face soudain rejaillir sa propre histoire, lui remémore son identité d’avant. C’était devenu pour la plupart obsessionnel.

Qat aussi en était arrivé là. Ca ne suffisait plus de coller des morceaux brisés de passé factice sur le reflet d’un visage qui lui était inconnu à elle-même. Cette étrangère qui dormait en elle et qui au fond lui faisait peur. N’était-elle pas coupable de ce qu’ils vivaient après tout ? Si ça se trouve, chacun d’eux avait participé à un niveau ou à un autre à ce que ce monde ne soit plus que cendre et fournaise. Peut-être bien, que chacun d’eux était en partie responsable de par ses actes, et qu’il valait mieux ne pas se souvenir de leurs anciennes vies. Comment pourraient-ils continuer avec le poids de la culpabilité, si ils se rendaient compte d’une telle vérité.

Ce qu’ils déterraient était tellement peu reluisant !

Les Médusés dépeignaient pour la plupart une civilisation en proie aux pire maux. Une époque plutôt effroyable, marquée par les guerres, l'intolérance, l'individualisme, l'avidité, les épidémies et les catastrophes naturelles. Était-ce d’eux-mêmes qu’ils parlaient ? Était-il si important de connaître le passé ? A quoi cela servait de retourner le sol de Gorgopolitis si ce n'était que pour réveiller les pires cauchemars de ce qui restait de l’humanité ? A quoi bon continuer de déterrer un monde qui n'avait eu de cesse d'aller toujours plus loin dans le pire ? Restait-il quelque chose à trouver qui vaille la peine de continuer de creuser ? Pourquoi avait-on si besoin de se souvenir d'abord ? Ne pouvait-on pas vivre sans mémoire ?

Chaque nouvelle journuit amenait sa question et derrière chaque point d'interrogation se trouvait le doute de plus en plus persistant dans la tête de Qat. Et elle se rendait compte qu’elle n’était pas la seule. Elle n’avait juste pas le courage de suivre l’exemple de ceux qui prenaient le risque de quitter Gorgopolitis, pour chercher quelque chose d’autre, ailleurs.

Le Grand Mémorium, le doyen de la cité, rappelait quotidiennement le caractère divin des Médusés. « Divin » était un mot du livre que le Grand Mémorium aimait utiliser et qui était peu familier à leurs cervelles d’amnésiques. Le livre des mots l'expliquait comme étant un objet, une chose, une idée que l'on place au plus haut dans la hiérarchie de nos valeurs et à qui on sacrifie tout. Qat se méfiait du discours du Grand Mémorium et du caractère trop « divin » qu'il voulait donner à leurs fouilles et à l'organisation toute entière de la cité. Si ces statues étaient sorties tout droit de l’esprit d’une divinité, qu’est-ce qui pouvait placer si haut le flagrant délit d’horreur et de désastre de leur derniers gestes posthumes ?

Contrairement à Max, son compagnon des premières journuits, qui ne cessait jamais de creuser et de creuser toujours plus profondément, Qat suivait de loin et creusait de moins en moins efficacement. Max l’avait bien remarqué, mais plutôt que de presser Qat à la tache, il mettait les bouchées doubles. Le dernier médusé qu’ils avaient découverts ensemble avait pourtant été porteur de sens, restant paradoxalement une énigme pour les rassembleurs. Il était debout, les mains dans le dos, l’air serein, comme s’il était concentré à regarder quelque chose. Ce qui l’attirait, nul ne le saurait certainement jamais. Il avait emporté son secret dans l’immobilité du temps, mais bien des rumeurs circulèrent. Qu’est-ce qui fut si fort pour pétrifier cet être de plasma dans un état contemplatif. Max aimait raconter qu’il suffisait de se placer dans l’axe exact de celui qu’il avait appelé le Contemplant et de regarder dans la même direction que lui avec le plus grande des sérénités pour voir ce qui le médusa !

Qat aimait Max. C’est lui qu’elle voyait quand elle se plaçait derrière le contemplant. Lui qui continuait à creuser, sans jamais rien remettre en cause. Une force pure qui portait à lui seul l’espoir d’un monde encore possible. C’était lui qui l’empêchait de retourner au néant chaque nuit, s’allongeant près d’elle dans leur lit de sable, ses mains meurtries et endurcies qui trouvaient malgré tout la délicatesse d’éveiller sa poitrine meutries à ses caresses avant de descendre le long de son ventre. Qat n’avait alors plus envie de se rappeler.

Juste envie de tout oublier. Oublier l’inconfort du trou qui leur servait de couche. Oublier le silence des ciels sans vies. Disparaître toute entière dans cette étreinte. Coller toutes les parties de son corps au corps de Max pour imprégner chaque pore de sa peau, de son arôme. Fermer les yeux, ne plus rien savoir, ne plus creuser, ne plus rien chercher d’autre que cet instant, le présent. Une invasion soudaine de joie et de bonheur. La sensation que sa fin était proche et que son dernier souffle était un soupir de jouissance, recollant tous les morceaux de son être à celui de Max, affranchis tous deux de tous les fardeaux, nettoyés du passé, acquittés de l’avenir, revenus au point de départ, à l’origine nue, jumeaux en fusion dans la même matrice désolée, heureux dans le vide absolu de l’amnésie, les derniers êtres sur terre brandissant leur amour comme l’ultime acte de l’humanité.

 

*

Et puis vint le jour funeste où Max disparut sous un éboulement.

*

 

Célébrer la perte de la mémoire à travers celle des morts, tel était le fondement de la cérémonie du rappel. Un paradoxe de plus dans un monde orphelin de lui-même, en déséquilibre permanent entre passé incertain et avenir sans substance.

Toute la cité se réunissait devant un énorme trou traversé par un pont étroit fait de vestiges compactés les uns aux autres. Un ouvrage fragile, un pont comme de ceux qu'il faut entretenir en permanence, qui demandent toute notre attention et qui, même lorsque l'on croit qu'ils sont bien solides et que l'on tourne le dos un instant pour se reposer, s'écroulent derrière vous pour vous faire savoir qu'ils ne supportent pas qu'on les abandonnent. Un pont qui les reliait à ceux d'avant et à eux-mêmes. D'un côté, les Médusés, de l'autre, les survivants. D'un côté, l'immobile, de l'autre, le mouvement. D'un côté, Qat, de l’autre, Max. Et sous le pont, le trou de mémoire. C'est comme ça qu'ils l'appelaient.

Le doyen de la cité s'y engageait le premier, s'arrêtant en plein milieu pour jeter quelques poignées de Lipia dans le trou, offrant ainsi de la nourriture à l'oubli, glouton jamais rassasié.

Une fois l'offrande terminée, il reprenait son chemin jusqu'à l'autre extrémité du pont, puis il invitait tous ceux qui avaient perdu un proche dans le cycle de solune passé, à le rejoindre. Cette traversée funeste ne se faisait pas en silence. Ceux qui restaient sur la rive accompagnaient leur passage par un chant doux, presque intérieur, oscillant sur trois ou quatre notes maximum. Un chant de doléance, de partage. Quand le dernier passeur retrouvait la terre ferme, le doyen commençait à répéter une série de gestes en prenant la direction des Médusés, suivi par tous les passeurs du trou de mémoire. Chacun leur tour, ils déposaient les vestiches de leurs défunts aux pieds des Médusés, en symbole de leurs retrouvailles avec ceux d'avant.

Les vestiches étaient des objets retrouvés et précieusement gardés pour certains comme des portes-bonheur, pour d'autres, comme une façon de ne pas perdre pied avec la réalité, se rassurer en possédant quelque chose qui fut à soi, qui participait à la construction d'une identité nouvelle, reliant personnellement au passé.

Par ce geste posthume, les morts recouvraient symboliquement la mémoire, se souvenant enfin de qui ils furent jadis, à nouveau entier. Ce moment d'apothéose de la cérémonie donnait l'espoir aux survivants de retrouver un jour eux aussi leur véritable identité.

Qat déposa une vieille plaque rongée pas la rouille sur laquelle on devinait encore l’image d’un homme vêtu tout de noir sur fond de flammes, avec l'inscription à peine lisible : Mad Max.

C’était l’un des premiers vestiges que Max avait trouvé, c’est pour ça qu’il avait choisi ce nom parmi les lettres de trois. Lui, qui était d’un caractère plutôt calme, alors que l'image sur la plaque renvoyait la colère, la violence et l’agitation.

Quand le recueillement se terminait, les chants s'arrêtaient et la convergence finale pouvait débuter. Tout le monde se dispersait pour rejoindre les rassembleurs de mémoire réunis pour conter les légendes des Médusés. Des cercles se formaient autour d’eux et tout le reste de la journuit débordait de légendes sur le monde d'avant. Les cœurs s'enivraient de fables. Les Archéos prenaient la parole pour raconter leurs anecdotes d'extraction, décrivant en détail chaque étape de leurs fouilles. Les arpenteurs de mémoire qui se trouvaient là, amenaient leurs propres interprétations et les mythes s'entremêlaient, se formaient et se déformaient d'une bouche à l'autre, se réinventant sans cesse. C’était comme le fruit de la fécondation de l'oubli et de la mémoire, fertilisant de bon augure pour le cycle de solune à venir. Le pont du trou de mémoire était passé dans les mots, devenant pont de verbe entre les Hommes, passerelle invisible s'arc-boutant au dessus du temps pour frayer un passage entre le passé et le futur, ce qui fut et ce qui sera.

 

Cette journuit là, Qat resta à l’écart, silencieuse, seule.

 

 

5

 

Survivre quoiqu’il arrive, lui paraissait ridicule. La survie est liée au désir de vivre et s’il n'y a plus rien à désirer, plus rien à savourer, il n’y a plus de survie possible, plus d'envie de se battre pour quelque chose. On se ramollit et on finit par disparaître, ce qui est pire que mourir. Voilà les pensées qui percutait l’esprit de Qat toute la journuit. Le terrier dans lequel elle avait retrouvée si souvent Max était glacial et même le soleil n’arrivait pas à le réchauffer. Elle avait peu à peu l’impression de se figer comme si tôt ou tard, elle allait rejoindre la cohorte des médusés, cesser de bouger, prise au piège dans l’éternité immobile du désert, une figurine de plasma de plus. Elle déambulait au milieu d’eux à longueur de temps, errante, l’esprit vide entre leurs ombres fantomatiques, cherchant une vérité à travers deux de ces spécimens, figés, silencieux, enlacés l'un à l'autre comme pour ne pas se perdre dans les abysses ensablées du temps. Il suffisait de les regarder un instant pour sentir toute l'ampleur de leur catastrophe, éprouver le sentiment de soulagement d'être enfin revenu à la lumière.

Elle scrutait l’horizon, se disait qu’elle pourrait s’en aller maintenant que plus rien ne la retenait. Les départs de la cité n’étaient pas rares. Ceux qui partaient ne revenaient jamais, mais c’était peut-être bien comme ça. Ne plus revenir en arrière, ne plus creuser, ne plus chercher à savoir et seulement disparaître dans le trou de mémoire. C’était comme si l’amnésie frappait une deuxième fois, définitive.

Elle quitta Gorgopolitis sans se retourner. Chacun de ses pas soulevaient la poussière de sable noir cendré dans le petit matin rougeoyant du soleil levant.

Marcher, c'est un peu comme faire prendre l'air à sa solitude. L’esprit se met en mouvement. Il vagabonde, divague et se perd sans culpabilité, embarqué dans le rythme hypnotique des pas du marcheur. Le décor avance, se tord, perd ses formes, s'efface à nouveau, réapparait plus loin, avance, se tord, et ainsi de suite. C'est à la fois monotone et enivrant. Et au bout d’un temps incertain, on se retourne, et il n’y a plus qu’une ligne d’horizon parfaite. Plus aucune trace de l’endroit que l’on a quitté. Tout autour de Qat, le désert, aussi plat derrière que devant, comme si tout avait été effacé. Elle se demanda combien de temps s'était écoulé ? Combien de distance avait-elle parcourue ? Un vide insondable et béant l’envahit, curieusement proche de l'extase. Tout autour d’elle le regard glissa. Plus rien à quoi se raccrocher. Elle était perdue, mais ce n'était pas grave. Plus rien ne l'était. Elle se laissa saisir jusqu'au moment où elle sentit les grains de sable lui rentrer dans la bouche et dans les narines comme une vague submersible. Fini de se survivre. Fini de manger des insectes, de s’enterrer vivant, de marcher, de regarder brûler à petit feu ce qui restait à aimer. Qat pris une dernière grande respiration se préparant à boire la tasse, quand un bras invisible l’agrippa et la tira vers le haut, la propulsant en dehors du sol mouvant qui déjà jubilait de la digérer.

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