chapitre 1 / 6-7

Rédigé par Cédric -

6

 

Les ressources essentielles à la création de biens de consommations, d'essence, etc, s'amoindrirent, conduisant les humains à l'insatisfaction. Plutôt que de chercher de nouvelles solutions, de nouveaux modes de fonctionnement, ils se comportèrent comme des enfants capricieux ne pouvant pas ou plus obtenir ce qu'ils désiraient, ce pourquoi on les avait éduqués. Ne pouvant plus avoir les ressources nécessaires à ce qui caractérisait le plus leur liberté, ils remirent en cause les valeurs sociales et morales de leur société. Ils commencèrent par se révolter contre le système qui les avait façonnés. Au début, en se rassemblant en masse autour des mêmes causes, ensuite, les autorités n’étant plus en mesure de contrôler et donner satisfaction, en groupes anarchiques et sauvages s'attaquant mutuellement les uns aux autres selon les revendications, qui pour plus de ceci, qui pour moins de cela. Selon les Rassembleurs de Mémoire, ce sentiment d’aliénation et d’irrésolution fut probablement l’un des premiers symptômes d’une grave maladie qui figea ceux d’avant.

 

*

 

Han ne partageait pas toutes ces légendes. Il était un Rassembleur de Mémoire plutôt optimiste. Même si chaque nouvelle extraction du sol de Gorgopolitis aggravait un peu plus le poids du passé, il restait persuadé que ceux d’avant n’avaient pas été aussi néfastes qu’on ne laissait l’entendre. Ils avaient bien laissé quelque chose de bon dans tout ça, quelque part.

Il aimait raconter l’histoire du trésor caché qui changerait bientôt leur destin, un Graal qui étancherait leur soif, un scarabée d’or qui les conduirait vers une île pleine de vie, un pays des merveilles où ils ne seraient plus obligés de vivre dans des trous et manger du Lipia indéfiniment. Han disait l’avoir vu lors d’une de ces méditations de rassembleur. Alors, il occupait ses longues lunes noires à partager cette histoire avec ceux qui voulaient bien l’écouter, et à rêver ensemble de ce que pouvait être ce trésor. Ils s’amusaient à faire l'inventaire des choses inutilisables qu’ils avaient déterrées depuis leur réveil, imaginant le bien fait qu'elles leurs apporteraient s’ils les retrouvaient en bon état de marche. Ils imaginaient un bidon qui ne soit pas percé pour transporter l'eau plus facilement, des outils pour creuser le sol sans difficultés et toutes sortes d’accessoires qu’il serait possible de réinventer pour améliorer le quotidien. Ils parlaient de reliques légendaires aux noms colportés de ci de là par les Arpenteurs de cendre ; comme les « lampes » qui permettaient de voir clair la nuit, les « médicaments» pour soigner les plaies et les brûlures, sans parler de toutes les autres richesses du quotidien comme par exemple des tissus neufs pour se faire de nouveaux vêtements et arrêter de porter ceux des morts, recyclés par nécessité.

C'est tellement dur d'entrer dans les habits d'un mort, surtout quand on l'a connu. A chaque fois, c’est comme si on endossait la peau d'un fantôme ou qu’on se couchait à côté de lui dans le trou qu'on lui a préparé en guise de dernière demeure. C'est comme si on lui volait son image en l'endossant. Et puis il y a l'odeur, celle de la mort qui se répand sur vous et le vide, tout froid à l'intérieur du vêtement. Il faut plusieurs journuits pour que ça se réchauffe, malgré la chaleur. C’est pour ça que dans la mesure du possible, on échange les vêtements de ses morts contre ceux d'inconnus, c’est moins dur pour tout le monde. 

Le petit groupe qui était venu écouter Han, blottis les uns contre les autres à l’orée de la fin du monde, rêvaient ainsi de vêtements neufs à leur taille et de toutes ces choses, même les plus banales que ceux du monde d'avant auraient eu la délicatesse de cacher pour eux à l'abri du temps, leur rendant la vie tellement plus facile.

 

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Trouver quelque chose de bon à déterrer qui prouverait la bienfaisance de ceux d’avant. C’est ce pourquoi Han avait accepté de partir en expédition.

Il s’agissait de rejoindre une ancienne cité souterraine que d’autres âmes nésiques avaient découvert par hasard à force de creuser. Selon les rumeurs, c’est là que se trouvait le trésor de ceux d’avant. Un énorme chantier de fouille y était en cours selon les dire de Yori et de plus en plus de fouilleurs rejoignaient l’endroit. Yori était arpenteur de cendre. Le plus connu à Gorgopolitis pour avoir arpenter le désert de long en large en restant en vie. Personne ne savait d’où il venait. Il ne parlait jamais de lui. A chacun de ses passages, il se contentait de porter les nouvelles rumeurs de l’extérieur. Considéré comme le meilleur des guides pour cette excursion, il connaissait sûrement plus de légendes que n’importe quel rassembleur de la cité et chacun de ses passages à gorgopolitis faisait l’objet de long rassemblements autour de ses récits.

Il en est un en particulier qui revenait régulièrement, parlant d’un lieu qu’il nommait le Gouffre Sanctuaire de l’autre côté des frontières connues du désert de l’Oubli, au sommet des Monts Gorgo, le bout du monde connu.

On y entrait par le haut d’un gigantesque cratère où la roche érodée par les vents coulait en cascade de pierre comme des torrents d’eau plasmifiés se déversant vers le fond d’un puits vertigineux. Yori était persuadé que c’était le centre même d’où avait jaillit le soleil. Un trou béant ouvert au sommet d’une grande montagne qui aurait été creusée par un géant lui-même amnésique. Un abîme de pierre qui retenait à la verticale même de ses flans, des centaines d’humains fossilisés, médusés. Sur plusieurs niveaux, on pouvait les voir, assis les uns à côté des autres dans des alcôves de pierre, leur corps reliés par des excroissances de fils étranges comme des tentacules. Ils portaient des masques qui descendaient jusqu’en bas de leurs yeux.

L’arpenteur du bout du monde racontait que ceux d’avant avaient développé des modes d’existences par delà le temps et l’espace via des technologies complexes qui les conduisirent à des extrémités sans retour.

Une époque où le monde allait tellement vite que seul comptait le présent, où chaque seconde s’éloignait à la vitesse de la lumière, où hier était déjà demain. On ne pouvait plus se retourner sans tituber et perdre l’équilibre, on ne pouvait pas regarder au-delà de son nez sans que l’avenir devienne flou à en donner la nausée. Tout paraissait toujours nouveau et chaque chose nouvelle était promut à la putréfaction à la seconde même où elle était crée. Les espèces végétales n’avaient plus de racine, les humains plus de lien direct. A force de vivre dans ce flux virtuel d’information et de communication, Il devint pratique pour tout un tas de raison comme l’hygiène, le contrôle des foules, la protection des espèces, de ne se voir et se parler qu’à distance, et peu à peu, le monde perdit le sens du contact. Ceux qui essayaient d’emprunter les vieilles voies d’échange direct, étaient pris pour des agresseurs ou des fous. Deux mondes s’opposèrent et s’affrontèrent violemment. Ceux qui désiraient toujours plus de contact à distance, s’y sentant en totale sécurité par rapport à un monde extérieur toujours plus pollué et malade, et ceux qui tentaient de reconnecter les liens direct au risque de leurs vies. Il paraîtrait même qu’à la fin même l’amour se vivait à distance.

Cette pratique ritualisée répandue au monde entier, marqua l’avènement des individualismes et peu à peu, sans plus s’en rendre compte, l’humanité pris le chemin sans retour de la séparation du corps et de l’esprit où les chairs dématérialisées, entretenues dans leur strict minimum vital végétaient dans des capsules individuelles, pendant que les esprits voyageaient librement au cœur de leurs égos.

L’arpenteur était persuadé que nous étions les victimes d’un incident qui nous auraient éjecté de nos capsules, nous rendant à la réalité amnésique de nos corps trop longtemps oubliés.

 

*

 

Si pour Yori, il n’y avait rien de plus à attendre, le désert s’étendant sans fin avec les mêmes vestiges figés d’un monde en suspens, ce n’était pas ce que ressentait Han. C’était la première fois qu’il quittait Gorgopolitis et l’idée de se forger sa propre opinion suffisait à le motiver. Certes, il savait que ça ne serait pas un voyage dépourvu de dangers. Comme Tout le monde il avait entendu parler des mangeurs de souvenirs. Il savait ce que ces cannibales faisaient endurer à leurs victimes pour pouvoir retrouver le chemin de leur propre mémoire. Il y avait aussi le désert, partout brûlant et sans concession.

La première étape de leur périple devait les conduire à seulement quelques journuits de la cité, là où un petit groupe d’âmes nésiques avaient récemment découvert d’autres Médusés. Ensuite, comme le disait Yori, ils continueraient à tracer la cendre pendant quasiment un cycle de Solune entier avant d’arriver à destination. Ils avaient de quoi se protéger du soleil pendant les pics de fournaise, les outils nécessaires pour s’approvisionner, lipièges et draineurs, des barres de fer encore assez solides pour se défendre en cas d’agression.

A la trente sixième journuit du deux cent trente troisième cycle de solune, ils étaient une petite dizaine au départ de la cité prêt à partir en quête du vestige devenu le plus convoité après l’eau mais tout aussi abstrait dans leur têtes : l’espoir.

 

 

7

 

Adossée au flan d’un monticule de sable qui la couvrait d’ombre jusqu’aux pieds, Qat se sentait las et dépourvue d’envie. Sa gorge était sèche. Ses lèvres lui faisaient atrocement mal. Elle n’arrivait pas à y passer la langue sans qu’une brûlure ne la fasse souffrir. Pendant plusieurs journuits, le monde lui était parvenu par vagues successives d’images floues entre deux marées d’inconscience, se sentant déplacée d’un point à un autre sans trouver la moindre force pour opposer une quelconque résistance, percevant par moment des voix lointaines, des silhouettes fantomatiques laissant apparaître parfois un visage familier qui lui souriait. Et toujours ce sable noir à perte de vue et la sensation de chaleur vive sur sa peau. A quoi pourrait ressembler l’au-delà pour un survivant ? A moins que la douleur et le désert ne continuent pour lui après la mort, il semblait que Qat soit toujours en vie, comprenant l’ampleur de sa défaite. Elle avait beau la rejeter, la vie revenait obstinément dans ses veines. Elle sentit quelqu’un approcher dans son dos. Un homme grand, maigre, chauve, le visage familier de ses dernières journuits d’abstraction et de fièvre. Il s’approcha d’elle, s’agenouilla, lui sourit en lui tendant le récipient d’un draineur de Lipia. Qat l’accepta et bu à contre cœur le jus jaunâtre. Elle le reconnu tout de suite.

C’était l’un des sept rassembleurs qui avaient été en charge de l’interprétation du médusé sans visage, « l’amnésique » comme on l’avait nommé. Source de bien des conflits, ce nom s'articula sur toutes les lèvres dans la cité vestige, marquant les esprits et l’histoire de Gorgopolitis. L'amnésique n'avait ni bouche, ni yeux, ni oreille, rien. Une peau de plasma toute lisse. C'était presque insupportable à regarder. Ça mettait mal à l'aise. Il était pour ainsi dire sans identité. Les légendes sur sa rumeur s’étaient vite transformées en superstitions, implantant une idée nouvelle dans les esprits : la crainte qu'un nouveau plongeon dans le vide soit possible, qu'une nouvelle vague d'amnésie arrive. Il était le médusé de trop, celui que l’on n’aurait pas dû extraire, celui qui allait attirer le mauvais œil. Les plus septiques affichaient sans crainte leurs convictions. Voilà ce qui devait se passer à force de fouiller dans le passé. C'était comme si on avait réveillé le mal, comme s’il avait d'un coup pris corps, comme une maladie contagieuse que le sans visage apportait avec lui.

Pour calmer les esprits, il fut mis en quarantaine et on évita de l'approcher. Mais ça ne régla pas le problème. De le savoir dans la cité ne rassurait personne. Les fouilles se mirent à avancer au ralenti et la plupart des Archéos avaient peur de ce qu'ils pourraient encore trouver en creusant. La tension était palpable dans l'air chaud. Des conflits commencèrent à éclater sur la marche à suivre pour sortir de cette impasse.

Très tôt, juste avant l'aube de la dernière journuit du cent vingtième cycle de Solune très exactement, une date qui allait laisser sa marque dans toutes les mémoires, un groupe de sept rassembleurs unirent leur moire pour tenter de lire au-delà sa chair de plasma.

Les rassembleurs nourrissaient un culte profond à la mémoire. Retrouver une trace, affranchir le passé, créer le terreau nécessaire à l’enracinement d’un avenir. Ils avaient inventé des chants en guise de prières qu’ils incantaient en cœur. Ils représentaient ce qui se rapprochait le plus de la ferveur « divine » pronée par le Grand Mémorium.

 

Un Rassembleur de Mémoire est entièrement dévoué à sa tâche.

Il interprète la matière extirpée du néant.

Il est le pèlerin du passé, va et vient sans crainte de se perdre dans les brumes de l'oubli.

Ces récits son sa nourriture, ils lui apportent secours et réconfort,

Et guident les âmes nésiques, redonnant sens et espoir à leur présent.

Chaque soleil, le rassembleur de Mémoire pratique le Moire avec assiduité

Le moire est un rebond de la mémoire,

Une réminiscence d'un vécu passé enfouit au fond de lui,

Un fil tendu qui le relit à toute forme de vie passée, présente et future

Dans un même destin collectif.

Un même destin collectif.

Ainsi rêver, lier le passé, révélier le passé,

Telle est l'unique quête d'un rassembleur de mémoire.

 

Bien sûr, tout le monde pouvait avoir des réminiscences, comme qat en avait eu avec les mots, mais les rassembleurs en avaient fait leur quotidien. Ils avaient pour habitude de se rassembler autour de vestiges, pour tenter de provoquer un rebond collectif, assembler leurs efforts pour donner plus de force au Moire. Ils s’asseyaient en tailleur les uns à côté des autres dans la direction du soleil couchant, une trentaine de rassembleurs devant un vieil engrenage rouillé, une pale d’hélice, une carcasse d’engin roulant. La cité offrait une source intarissable d’inspirations. On pouvait ainsi les voir médimoirer en cercle autour d’un écran complètement plasmifié, détérioré, grignoté par le temps, muet.

Ils étaient sept à s’être assis autour de l’Amnésique et l'un après l'autre avaient fermé les yeux pour entrer en état de Moire. Une foule s’était constituée tout autour d'eux. Que pouvait bien révéler cette statut monstrueuse sur le monde de ceux d'avant. La cité n'avait jamais été aussi silencieuse. Plus un seul bruit de sable charrié, de pierre entrechoquée, plus un seul Archéos ne retournant le sol. Tout le monde avait cessé de creuser. Tout Gorgopolitis était suspendu au battement de cil des rassembleurs, attendant que d'un instant à l'autre l'un d'eux ouvre les yeux et révèle sa vision.

A tour de rôle, six des rassembleurs se réveillèrent de leur voyage médimoiré et à chaque fois, la déception gagna la foule. Rien. Pas de rebond de la mémoire. Pas la moindre sensation. Aucune image qui ne resurgisse d’outre-temps comme un revenant qu’on aurait appelé à parler une dernière fois aux vivants lors d’une séance de spiritisme. Tout les regards étaient braqués sur le septième rassembleur qui avait toujours les yeux fermés.

C’était lui. Maintenant qu’il se tenait devant elle, Qat le revoyait clairement dans le cercle des Rassembleurs au moment où il se releva pour révéler à la foule en suspens, le rebond de sa mémoire.

Qat ne se souvenait plus exactement de l’interprétation qu’il donna au sans visage, mais grâce à lui il retrouva un semblant de figure humaine, devenant celui qui ne voulait plus ni voir, ni entendre, ni ressentir le monde, développant d’autres sens plus tactiles pour mieux le réinventer. La fable se créa ainsi et l’Amnésique reprit sa place dans le panthéon des Médusés, bien que toujours évité par bon nombres d’Archéos qui ne croyaient pas vraiment à la belle histoire du septième rassembleur. En dehors de leur parole, on ne pouvait avoir aucune certitude sur la véracité de leur prédiction, ou plutôt leur antédiction.

 

*

 

Han expliqua à Qat comment il l’avait trouvée inconsciente au milieu du désert. Une grande chance qu’il soit passé par là avant que le soleil ne la roussisse jusqu’aux os. Qat ne répondit rien. Pas même un remerciement, bien qu’au fond, elle lui était reconnaissante. Il lui proposa de l’ accompagner avec les autres membres de l’expédition jusqu’à la nouvelle zone d’extraction. Qat accepta trop lasse pour refuser.

Elle se mit en marche, machinalement, emboîtant le pas de ces nouveaux compagnons, sentant le désert la transformer pas après pas, journuit après journuit, recouvrant tout derrière son passage, enfouissant ses blessures et lui donnant une nouvelle conscience, nomade et instinctive. Yori lui appris à écouter le désert, à l’intégrer plutôt qu’à le subir. Il lui fit découvrir les grâces d'un monde évanoui qui n'avait pas tout perdu de sa beauté. La nuit était propice à l’apprentissage de ce langage nouveau. La température redescendait un peu, juste assez pour permettre de mieux respirer. Dans le ciel, des milliers de points lumineux renvoyaient les rumeurs du vivant. Enveloppée dans la solitude de son linceul de cendres, Qat écoutait Yori parler du désert comme d’un être à part entière avec lequel il était possible de communiquer. Il suffisait d’en écouter les mots projetés par le vent dans les dunes, les grains de sable s’entrechoquant et provoquant des collisions de consonnes qui prenaient de plus en plus d’ampleur pour devenir des vibrations de voyelles folles déboulant comme des avalanches anarchiques tout autour d’elle. Était-ce cela que le livre des mots appelait « musique » ?

Qat appris à ressentir différement son environnement. Le désert devint peu à peu sa nouvelle peau, bouclier, sillage, horizon, maison, confident. Qat tentait parfois de répondre à ces mots de sable. Un écho léger au creux de l’oreille, fait de syllabes éthérées s’étiolant dans l’étymologie des étoiles et de leur chorale de silence absolu, avec parfois l’une d’elles qui sortait du chœur pour filer vers l’horizon.

Un « Lunatique » disait Han, en référence au Médusé retrouvé étrangement empêtré dans un tas de fils accrochés à son corps comme une marionnette. La légende racontait qu’il était resté suspendu à la lune à cause des nombreuses guerres que se menaient les nations avant le Grand Solstice. Principalement pour des raisons économiques, tous les moyens étaient utilisés pour convaincre du bien-fondé de nouveaux conflits auprès des populations. Façonnage des idéologies, exacerbation des pensées religieuses et des morales patriotiques, gestion stricte et exclusive des partis politiques et des administrations.

Tous ceux qui se levaient contre ces doctrines un peu partout dans le monde, se heurtaient à des murs toujours plus hauts et plus épais. On en construisait partout, de toutes formes et de toutes longueurs. Chaque nation rivalisait de créativité avec son voisin, c’était à celui qui construirait le plus haut.

Et il en est un qui surpassa tous les autres. Il portait le nom de mur de Titania. Il était si haut, qu’au sommet de sa construction, quand les constructeurs arrivèrent à la dernière rangée de briques, l’échafaudage se déroba sous leurs pieds et le seul moyen pour eux de ne pas tomber fut de s’accrocher à la lune par les câbles de leurs harnais. Depuis, on les appela les Lunatiques. Ils vivaient cramponnés à leurs cordes comme des pantins de bois dans un atelier de marionnettiste. Il passèrent tellement de temps en suspension qu’au bout d’un moment, de nouvelles cordes commencèrent à leur pousser un peu partout sur le corps. Le temps passa et les hommes trop occupés à défendre leurs murs, les oublièrent. Les lunatiques cherchèrent en vain un moyen de redescendre sur terre et pour concrétiser cet acte de délivrance, comme un prisonnier graverait chaque jour d’une croix le mur de sa cage, l’un d’eux était régulièrement désigné pour couper l’un de ses fils, marquant symboliquement le temps passé en suspension sous la lune. Un jour, il coupait le dernier fil et tombait comme un fruit trop mûr.

Ainsi, à Gorgopolitis quand passait une étoile filante à l’approche d’un nouveau cycle de Solune, les Rassembleurs disaient que c’était un Lunatique qui venait de se délivrer de son dernier fil et on le fêtait comme un symbole d’espoir et de liberté retrouvée.

S’imprégnant de ces légendes, Qat scrutait le ciel, laissant dériver ses pensées vers Gorgopolitis, les Archéos et Max quelque part, si loin, si proche, devenu Lunatique. Elle se sentait affranchie, lavée libérée de tout, revenue de nul part, survivante par delà la survie, grain de sable dans l’immensité, roulant indéfiniment parmi ses nouveaux compagnons d’arpente sur le tapis imperturbable de la fin des temps.

 

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fin du chapitre 1

 

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