chapitre 1

Rédigé par Cédric -

- Les Médusés -

EXTRAIT

 

 

A tous ceux qui s’effacent inexorablement de nos mémoires
 mais qui resteront à jamais gravés dans nos cœurs

 

Nous sommes ce que nous laissons...

 

Prologue

  

Soft s’arrêta de creuser. Au fond du trou où il se trouvait, il venait de toucher quelque chose de solide. Le nuage de poussière qui l’entourait s’estompa peu à peu. Il avait oublié depuis combien de temps ses mains évacuaient le sable fin, volatile et noir du désert. Depuis longtemps, il ne ressentait plus la douleur. Les meurtrissures et les crevasses au bout de ses doigts avaient laissées peu à peu la place à une corne épaisse qui lui permettait de creuser plus efficacement, plus profondément. Il avait l’impression d’avoir creusé toute sa vie, qu’il ne savait faire que ça. Tout le reste avait été oublié, effacé. Il ne savait même plus pourquoi il creusait, ce qu’il cherchait. Il creusait, c’est tout. Jusqu’à épuisement, jusqu’à la limite de l’évanouissement, espérant presque ce moment ou il perdrait connaissance et où tout s’arrêterait naturellement sans qu’il s’en rende compte. Rester là, au fond de son trou, jusqu’à ce que la fournaise solaire le brûle jusqu’aux os sans reveil, sans douleur. Fin de la malédiction.

Il déblaya le sable autour de l’objet qu’il venait de trouver. C’était carré ou plutôt cubique, aussi gros que deux mains par côté, d’une texture ferraille, oxydée, rongée par le sable et le temps. L’une des faces semblait vouloir s’ouvrir, mais elle était entravée par un cadenas qui avait mieux supporté le passage du temps que la boîte en elle-même. Pas moyen de le briser en tirant dessus. Soft n’insista pas et remonta l’objet. Il se pressa d’un pas boiteux et vouté par l’âge jusqu’à l’entrée de sa caverne, attrapa un morceau de barre de fer rouillée qu’il glissa entre le cadenas et la boîte, et donna des coups sec. Au bout de quelques tentatives, le cadenas se brisa. Il prit la boîte entre ses mains, et sans la quitter des yeux alla s’asseoir sur une pierre. Le jour tombait. Le soleil s’étirait au loin sur la ligne d’horizon du désert laissant se soulever nonchalamment une robe de poussière cendreuse qui donnait l’impression de voir flou en permanence. L’atmosphère était constamment empreinte de particules noires, ce qui obligeait Soft à porter un foulard pour mieux respirer. Il venait de le retirer pour s’éponger le front, le regard toujours attentif à l’objet posé maintenant sur ses genoux. Un instant, il se souvint de ce qu’il cherchait. Quelque chose qui n’avait pas vraiment de consistance, de forme précise. Un indice, un morceau de passé, un sens à SOFT. A moins que ce ne soit autre chose. Pouvait-il y en avoir à l’intérieur !

De cette chose qui n’était que de l’ordre d’une sensation persistante dans ses songes comme une réminiscence furtive et intime, une explosion limpide dans le fond de sa gorge profane : Ce que certains colporteurs appelaient l’eau. Cette lointaine rumeur de vie dont personne ne connaissait plus ni l’odeur, ni la couleur, ni la texture. Une légende de plus.

Était-ce aussi amère que le jus de Lipia ?

Éxité à cette idée qui avait eu pour effet de lui donner un peu plus soif, il remit son foulard sur son nez, pris une grande respiration et entreprit d’ouvrir la boîte.

Pas d’eau.

Juste des papiers. De simples feuilles de papier, pliées les unes contre les autres, un peu jaunies, écornées sur les bords, mais miraculeusement conservées. Voilà tout ce que contenait la boite. Une trentaine de feuilles remplies de mots écrits à la main et rien de plus. Il ne savait ni comment ni pourquoi, mais Soft se souvenait des mots. Il savait les déchiffrer. Il fouilla la poche gauche de sa veste sale et délavée, sur laquelle on pouvait encore distinguer la marque sur la poitrine : « SOFT » .

Ne trouvant rien, il chercha dans celle de droite d’où il sortit une paire de lunettes rondes à la monture complètement tordue, qu’il ajusta comme il put sur son nez. L’un des verres brisés l’obligeait à légèrement loucher pour y voir clair, ce qui rapprochait ses petits yeux noirs l’un de l’autre, lui donnant l’air d’une taupe.

Il prit la première feuille qui lui venait sous la main et la parcourue. Puis, s’en s’arrêter, il entama la deuxième, puis la troisième et toutes les autres feuilles, et, au fil de ses lectures, ses mains calleuses, restées depuis si longtemps sans émotions, se mirent à trembler, comme si elles se souvenaient, se souvenaient enfin qu’elles n’avaient pas toujours creusé, qu’elles avaient connues quelque chose de moins rugueux, de moins sec, de plus doux, le souvenir d’avoir su donner une caresse. Ses yeux commencèrent à briller avant de laisser s’échapper une larme de chaque côté de son visage, traçant des sillons dans le creux poussiéreux de ses joues. Il hoqueta comme pris de spasmes, puis se laissa aller à rire, assis seul au milieu du désert de cendre noire. A rire en même temps qu’il pleurait, essayant de coordonner ces deux émotions, ne comprenant plus vraiment ce qui lui arrivait tellement il n’avait plus, ni ri, ni pleuré, depuis une éternité. Il parcouru tous les autres mots, toutes les autres feuilles, une à une jusqu’à ce que la nuit tombe sur lui et qu’il n’y voit plus rien, riant en même temps qu’il pleurait, pleurant en même temps qu’il riait, longtemps après avoir cessé de lire, assis seul dans le ventre de la nuit, au milieu du désert de cendre noire, à l’orée de la fin du monde.


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