Le roman

chapitre 3 / 5-6

 

5

 

Revenus sain et sauf de la zone du bonheur, lavés de toute illusion, ils reprirent leur route, croisant le vieil homme, chasseur d’amnésie à l’embouchure d’une tour. Il continuait à donner des coups de lance dans la pierre et à vociférer des injures à l’encontre de l’infâme monstre Amnésie. Cette fois, ils passèrent à côté de lui sans même qu’il fasse attention à leur présence. Leur nouveau monde était peut- être à son image, finalement. Un monde gouverné par la folie, où chacun était condamné à poursuivre dans l’errance ses propres mirages, infiniment seul avec son indéfinissable espoir.

Mais pour eux quelque chose s’était perdu en chemin, détaché d’eux-mêmes, comme si une métamorphose c’était opérée. Il n’y avait plus rien à poursuivre et ça n’avait plus d’importance. Un retour à Gorgopolitis avait été vaguement évoqué, mais ni Qat ni Han ne ressentaient le besoin d’y retourner, de se remettre à creuser, de se remettre à raconter. Ils sentaient qu’Anaka se posait les mêmes questions. Reprendre son chemin, sa quête. Il y avait peut-être encore un bonheur possible pour elle, autre chose qu’une illusion, un fils quelque part, quelque chose de concret, mais elle n’en parlait jamais. Elle continuait de marcher avec eux, peut-être pour Zouniter. Ils marchèrent encore plusieurs journuits jusqu’aux limites connues, jusqu’à épuisement, jusqu’à ce que les monts Gorgo se dressent devant eux, s’eveloppant dans leur draps de sable quand le soleil était trop brulant, ramassant ce qu’ils trouvaient dans les terriers abandonnés qu’ils croisaient sur leur route, trouvant refuge parfois dans des carcasses de vestiges inhumés. Très peu d’arpenteurs s’étaient aventurés au-delà de cette frontière, ou en tout cas personne n’en étaient jamais revenus pour en parler. Ils étaient aller jusqu’ au bout de la fin du monde connue.

Une décision qu’aucun d’eux n’avait encore voulu prendre s’imposa alors. Poursuivre ou faire demi-tour. Pourquoi ne pas continuer tout droit et arpenter les montagnes au risque de se perdre. Mais ne l’étaient-il pas déjà ? Peut-être trouver ce fameux gouffre sanctuaire au sommet de la montagne dont parlait Yori. Ils continuèrent tout droit, sans hésistation en direction des monts Gorgo.

 

*

 

A l’intérieur de la grotte, de vieux objets pendaient au plafond entre deux protubérances de roche. Des vêtements étaient arrangés en boule dans un coin de sorte à former une couche à l’abri de la lumière. Les carcasses encore fraîches de Lipias déposées à un endroit précis prouvait que le lieu était habité. La prudence les conduisit à inspecter les alentours. En contre-bas, à une centaine de pas de la grotte, un petit homme, un foulard sur le nez, se tenait à genou concentré sur le sol au point qu’il ne les entendit pas approcher. Autour de lui une multitude de petits monticules de cailloux agencées comme des pyramides surmontés de drapeaux en tissus, dépassaient du sol, espacés de manière régulière entre elles. Il venait de terminer l’un des ces étranges petits ouvrages quand il se retourna et les vit. A peine surpris par leur présence, il leur signifia que c’était le dernier repère pour le moment. Il se dirigea vers eux leur demandant de reculer derrière la ligne qu’il avait tracée, ligne imaginaire que lui seul voyait mais qui semblait bien définie dans sa tête. Le petit homme avait les cheveux blanc et, chose rare, il portait une paire de lunettes dont un des carreaux était brisé. Qat n’en avait vu qu’une seule fois à Gorgopolitis sur une femme qui disait s’être réveillée avec. Il leur tourna le dos et commença à faire des enjambées, comptant ses pas et énumérant une série de chiffres à chaque fois qu’il arrivait vers un drapeau. Cet étrange rituel dura un long moment, jusqu’à ce qu’il se retrouve à son point de départ derrière sa ligne imaginaire. Qat remarqua l’inscription au niveau de la poitrine sur son vêtement : SOFT. Le petit homme se frotta les mains et s’épousseta les cuisses comme s’il se souciait encore de la propreté de son vieux pantalon maintes fois rafistolé. Il tira sur ses lunettes pour mieux voir les quatre étrangers qui le regardaient sans rien dire. Ses petits yeux noirs semblèrent s’agrandir. Il retira son foulard et sourit à Zouniter, laissant apparaître une dentition en mauvais état. Il se racla la gorge, toussa plusieurs fois dans le tissu poussiéreux et dit tout naturellement d’une voix un peu éraillée, trop peu habituée à servir, qu’il était sur le point d’en trouver d’autres. Il attesta que sa nouvelle méthode de fouille allait bientôt donner ses fruits, puis, ils les invita à le suivre jusque dans son antre caverneuse.

Il les accueillit du mieux possible dans son modeste habitat, proposant à ses convives de partager l’originalité de son maigre repas. Il tremblait en amenant les aliments à sa bouche et Qat constata que les mains du petit homme étaient celles d’un Archéos qui avait passé trop de temps à creuser. Elles ressemblaient à des morceaux de bois durs, noirs et craquelés comme si, à force d’avoir plongé à l’intérieur de la terre, elles étaient devenues racines, terre, roche. Il dégageait une extrême gentillesse et inspirait une confiance naturelle au point où Zouni s’était installée juste à côté de lui, semblant l’adopter comme un nouveau membre de sa petite tribu.

Après le partage de Lipia, Soft leur proposa de se reposer là pour la nuit et promit de leurs montrer dès leur réveil. Ils ne savaient pas de quoi il voulait parler, mais cela semblait d’une importance tellement capitale à ses yeux qu’ils ne cherchèrent pas à en savoir plus. Ils acceptèrent l’invitation.

A leur réveil, soft était là, assis au milieu de la grotte. Il leurs demanda de s’asseoir autour de lui, toujours aussi énigmatique. Il alla au fond de la caverne et revint après un moment, une vieille boite en ferraille oxydée entre les mains. La veille, il n’avait cessé de dire qu'aucune trace même la plus petite ne s'efface jamais, que tout est consigné dans la terre, que nos empreintes restent à jamais gravées sur le sable, même si le vent concentre toute sa volonté pour les effacer, il reste toujours quelque chose derrière nous. En leur montrant la boite, il leur confia d’un air énigmatique qu'il suivait leur trace, depuis le jour où il les avait trouvées, persuadé qu’il y en avait d’autres. Il leur dit que ceux d’avant étaient faciles à pister, facile à suivre, que partout ils avaient laissé leurs empreintes, comme un signe de leur prétention.

« Trop présomptueux pour être discret ».

Sans cesse, il avait creusé des trous, sondé le sol, sans fléchir. Il avait mesuré le poids et la taille des traces passées, le poids de l'égo, l'envergure de l'arrogance de ceux d'avant, déterrant et ramenant au jour des vestiges souvent juste encombrants et inutiles. Sacs plastiques, bouteilles vides qui donnaient encore plus soif, vieilles chaussures marquées de sigles inconnus, caoutchouc mal odorant de pneus épais. Jusque là Qat et Han avaient l’impression qu’il parlait de leur quotidien, du temps où ils vivaient à Gorgopolitis.

Puis soft avait fini par les trouver, leur dit-il en soulevant la boîte pour s’assurer qu’ils la voit tous. Il souffla dessus et l’épousseta comme pour en faire valoir la rareté. A l’intérieur leur dit-il, se trouve l’essence d’humanité de ceux d’avant, ce sans quoi la vie ne pourrait se maintenir, conservée là dans cette vieille boîte en ferraille rongée par le temps. L’essentiel de ce qu’il faudra pour reconstruire, exister et ne pas se contenter de survivre. Qat vit les yeux du vieil homme s’humidifier comme si en leur dévoilant le contenu de la boite, il se souvenait des mots qui courraient sur ces feuilles de papier qu’il sortit avec une extrême délicatesse.

Il répéta qu'aucune trace, même la plus petite, ne s'efface jamais et qu’il attendait la venue des étrangers depuis très longtemps. Il savait qu’un jour quelqu’un viendrait, par besoin, par nécessité, parce que tout était écrit et q’uil restait encore une histoire à écrire. Puis, avec la plus grande des délicatesses, il prit une feuille et commença à lire à voix haute. Le papier jauni un peu déchiré et racorni tremblotait entre ses mains. Les mots parlaient simplement de quelqu’un qui cherchait un visage, un sourire au-delà de l’obscurité. Il disait qu’il s’agissait de deux amants que rien ne serait assez fort pour les séparer. Soft était en train de leur lire une lettre d’amour, c’est tout ! Et en même temps, c’était tout. Pendant sa lecture, qat en pris conscience, repensant à Max. La lettre se terminait ainsi : « Si tu lit cette lettre et que tu te souviens encore de moi, retrouve moi au bout du belvédère, là où nous nous sommes embrassés pour la première fois. S’il y a bien une chose que tu ne peux pas oublier, c’est bien celle là ! Je t’y attendrais tant que ma mémoire me le permettra ».

Des lettres comme celles là, il y en avait une trentaine. Toutes parlaient de la peur d’oublier l’autre, de la défaillance de leur mémoire. Ils les écoutèrent toutes, une à une, sans se lasser, jusqu’au moment où il en est une qui agita plus particulièrement Anaka, traversant sa carapace pour percer tout droit le cœur de la guerrière. Dans cette lettre, un fils parlait de l’amour qu’il avait pour sa mère et de la peur qu’il avait face à l’amnésie qui la frappait. Il redoutait le moment où elle ne se souviendrait plus ni de son nom ni de chacun des souvenirs qu’ils avaient vécus ensemble, pas même de sa naissance.

Anaka demanda à voir la lettre. Soft eu du mal à lui donner et insista pour qu’elle la manipule avec le plus grand soin. Elle la relit à voix basse pour elle-même, plusieurs fois, puis sortit de la caverne pour s’isoler. Quand elle revint à la nuit tombante, il y avait quelque chose de changé dans son regard. Et au matin, elle n’était plus là.

Han et Qat ne dirent pas un mot et ne prirent pas la peine de la chercher. Ils savaient au fond que, tôt ou tard, elle devait poursuivre sa propre route, arpenter la cendre pour suivre le mirage qu’était l’ombre de son fils. Si elle n’avait pas pris la décision de le faire, chaque aube nouvelle finirait par lui apparaître dépourvue de sens et chacun de ses pas serait celui de l’errance. Des pas hantés, entêtés d’une mère orpheline qui n’aurait jamais de cesse de se demander ce qu’était devenu ce fils. Il n’y avait rien à dire. Anaka avait été un bon compagnon d’arpente. Ils se sentaient en sûreté avec elle, ils auraient aimés qu’elle reste, mais dans un monde d’amnésique, personne ne pouvait empêcher quelqu’un de chercher sa mémoire, de poursuivre sa lettre d’amour, comme on suit une carte aux trésors. Qat l’enviait presque d’une certaine manière d’en avoir une. Soft leur avait expliqué qu’il y avait certainement d’autres lettres d’amour et qu’il allait finir par les trouver. Ils les invita à rester pour l’aider et ils acceptèrent.

Il leur avait enseigné ses méthodes de fouilles et leur avait montré comment chercher méticuleusement, comment quadriller chaque centimètre de sable, analyser chaque grain, ne jamais cesser d’y croire, jusqu’au moment où le vieil homme s’éteignit à la fin d’une longue journuit de fouille, transmettant à Qat, et Han un peu de son espérance, un peu de sa folie et de son trésor.

Reprenant les fouilles qu’ils avaient laissées à Gorgopolitis, ils creusèrent non pas pour extraire de cette terre bavarde et désolée des êtres silencieux et médusés cette fois, mais pour trouver leur propre lettre d’amour, une lettre pour Zouniter, une carte à suivre.

 

6

 

A genoux devant un petit monticule de pierre, Zouniter tenait Piou, toujours aussi souriant, entre ses mains. Après l’avoir épousseté pour le débarrasser de la poussière, un geste purement symbolique vu son état d’obsolescence avancée, elle le déposa dans une petite niche en pierre. Han reposait là, proche d’elle. Pour ne pas briser le fil de sa promesse, il était resté auprès d’elle jusqu’au bout et avait finalement trouver sa zone du bonheur, comme il l’ avait avoué à la journuit de sa mort.

Elle sortit un morceau de pierre réfléchissante de sa poche. L’enfant à qui ce vestiche avait été confié était depuis longtemps devenue une rumeur pour l’adulte qui s’y reflétait maintenant. Zouni avait reprit là où sa mère avait commencé de creuser avant elle.

Elle se souvenait de ce que Qat lui avait mainte fois raconté avoir vu sur les murs du « métropolitain ». Depuis longtemps refermé sur lui-même suite à un gigantesque éboulement, il avait emporté avec lui des centaines d’âmes nésiques et l’une des dernières illusions du bonheur de ceux d’avant. Zouniter repensait à cette image d’objet volant. Elle comprenait l’étrange sensation d'abandon, l'intuition de départ précipité, de fuite en avant que Qat et les autres âmes nésiques avaient pu ressentir comme si quelque chose c'était mal déroulé, les avait dépassés sans prendre le temps de les attendre, les laissant là, comme une génération oubliée, figée, médusée, cherchant un bien précieux à la condition de leur survie, un repère, une histoire commune qui aurait pris en compte un même destin collectif.

Qat était restée au pied des Monts Gorgo pour chercher les lettres d’amour, un ultime espoir, une trace, une histoire, le dernier écho d’un amant perdu peut-être. Puis elle était devenue un écho dans le désert de l’Oubli, une histoire que Zouni aimait raconter aux enfants, celle d’une femme qui avait survécu à tout et avait porter l’espoir à travers la cendre.

Quand à Anaka, la grande guerrière invincible, Zouniter l’imaginait en train de marcher dans le désert, infatigable, à la recherche de son fils, ou bien quelque part avec lui, ayant bouclé la boucle, repris sa place comme la dernière pièce du puzzle, passer au-delà du mur de l’amnésie, recollé le passé au présent, élucidée sa carte.

Du haut de la dune où elle se trouvait, Zouniter pouvait se rendre compte de l’envergure de ce qui avait été déterré depuis la mort de sa mère dans la nouvelle cité qui avait été baptisée la Petite Gorgo. Entre le moment où elle avait quitté cet endroit pour fuir les Mangeurs de Mémoire et maintenant, la dizaine de marcheurs médusés qui lui avaient sauvé la vie en la cachant de l’un de ces dévoreurs de cervelles étaient devenus légion. Ils devaient maintenant être plus de deux ou trois mille, traçant un sillage dans le désert à perte de vue. Ils marchaient tous dans la même direction, figés, hommes, femmes et enfants en transhumance vers une destination qui resterait certainement une énigme pour toujours.

Fuyaient-ils leur désastre, cherchaient-ils une zone du bonheur, ou seulement leur mémoire, savoir qui ils étaient eux aussi ?

Bien des légendes pousseraient encore longtemps dans le désert de l’Oubli, avant que le vent n’est complètement balayé les derniers souvenirs du passage de ceux d’avant. Zouniter remit un peu d’ordre sur la tombe de Han, remontant les pierres éboulées. Elle aimait venir ici, là où elle pouvait cultiver sa mémoire, ne pas oublier, ne jamais oublier et transmettre le seul trésor qui méritait encore d’être trouvé, dans ce monde désincarné qui était malgré tout pleinement le sien. Elle reposa la dernière pierre, sur le haut du petit tumulus, une pierre sculptée sur laquelle elle avait gravé la lettre A.

A comme Arbrmot, Amour, à moins que ce ne soit comme Avenance, une semence future, ce qui advient, la première lettre, le premier vestige d’écriture du Grand solstice...

 

 

 

 

- Epilogue -

 

Qu’est-ce que t’en penses de tout ça ?

Tu te places où toi dans toute cette merde ?

Tout ce que tu vois, tout ce que tu crois, tout ce qu’on te raconte, ce que tu ne comprends même pas, tout ce que tu n’imagines même pas !

T’es là, figé, sidéré, pétrifié parce que tu crois que tu ne peux rien faire !

Alors que t’es là, t’es debout !

Te fige pas, te méduse pas, t’ensevelis pas, t’empêtre pas, t’enterre pas, te méduse pas !

 

Creuse, creuse !

Creuse en toi !

 

Faut creuser la mémoire ! Creuser ta mémoire.

Faut fouiller, déterrer, creuser pour retrouver la mémoire.

Pour te rappeler.

Parce que là, t’es amnésique !

T’es une âme nésique, t’as plus rien, tu te rappelle plus.

T’es là avec ton avatar, propulsé dans le flux à 3000 images seconde.

Tu sais plus qui t’es ! T’es vide, t’es seul avec ton présent. T’es dans le désert de l’oubli et le sable t’ensevelit.

T’es là ! Tu te souviens plus. Ce qu’il y a eu avant toi. Tes parents, tes grands parents, tes ancêtres, tes civilisations avant toi.

Ils étaient là tu sais !

Et ce qu’ils ont laissé, c’est toi.

Ça fait partie de toi. T’en fais quoi de ça ? T’es dedans tu sais ! T’en fais partie !

Là t’as plus rien. T’es là, tu sais plus, tu te souviens plus.

Alors creuse ! Creuse ! Souviens-toi  pour pas finir médusé.

Souviens-toi parce que la mémoire, c’est toi. C’est ce que t’étais, c’est ce que t’es, c’est ce que tu sera qui viens de là !

T’es un chercheur d’or, sauf que l’or c’est la mémoire.

C’est ce qui aura demain, c’est ce que tu laisseras. C’est demain qui se souviendra de toi, qui te cherchera pour comprendre ce que tu foutais là, ce que tu leur a laissé, ce que t’avais à leur dire.

T’as pensé à eux, à ceux là de demain ? Tu veux leur dire quoi ? Tu veux leur laisser quoi ?

T’y penses des fois ? Tu te demandes pas ce qu’ils diront quand ils te trouveront ?

Toi t’es là, tu crois être ici, mais c’est déjà demain, ils te regardent déjà !

Alors vas-y, creuse. Creuse pour demain, souviens toi d’eux, souviens toi de toi.

Parce que c’est tout ce qui compte au final, parce qu’il y a tellement d’égoïsme autour de toi, qu’y a peut-être même pas de génération future et que t’es perdu d’avance, que t’es plus retrouvable, qu’on te cherchera pas, qu’on creusera pas pour toi !

 

Comprend moi bien. Tout ce que je veux dire, c’est que t’es un(e) ARCHEOS.

 

Faut que tu creuses, faut que tu fouilles pour te trouver, trouver une passerelle, trouver une parcelle encore vierge, encore libre, une île, un trésor, un vestige, un fragment d’humain au fond de toi, à toi.

Pour qu’il y ait quelque chose de bon à trouver dans tout ça ! Un truc rare et précieux comme de l’or. Un truc qui inspirera, je sais pas moi, qui insufflera, engendrera, mettra le feu, et que ce truc là, ce soit toi !

 

Alors, creuse, creuse en toi, creuse plus bas, trouve le médusé au fond de toi, creuse, creuse, retrouve toi pour qu’ils aient quelque chose de bon à trouver dans tout ça !

 

Aux générations d'aujournuit

voix du présent / futur

novembre 2019

 

Lettre d’amour retrouvée dans la boite à lettre de SOFT

 

FIN

chapitre 3 / 4

4

 

Han et Zouni resteraient à l’entrée de la tour de pierre, pendant que Qat et Anaka descendraient voir où menait ce tunnel. Un vaste conduit qu’aucun creuseur n’aurait pu forer à la main. Il s’agissait d’un très ancien ouvrage datant d’avant le Grand Solstice, sans aucun doute. De chaque côté, on pouvait distinguer comme une lueur faible et diffuse tout au bout de la ligne droite et parfaite. Qat laissa Anaka décider au hasard de la direction à prendre et elles s’enfoncèrent dans la semi pénombre jusqu’au moment où elles se retrouvèrent au pied d’un puits de lumière identique à celui qu’elles avaient empruntées pour entrer. Une nouvelle tour de pierre s’élevait au dessus de leurs têtes. A bien y regarder, on pouvait constater que ces ouvertures avaient été percées à même le plafond pour éclairer volontairement le couloir. Elles en trouvèrent d’autres au fil de leur avancée, comme autant de balises lumineuses qui les escortaient d’un point à un autre, vers l’inconnu. Au moment où elles se retrouvèrent à l’intersection d’un autre tunnel qui donnait encore le choix entre deux directions, Anaka proposa de laisser derrière elles des traces de leur passage pour pouvoir retrouver le chemin du retour. Qat sortit un morceaux de tissu et en déchira un petit bout qu’elle posa sur le sol puis laissa à nouveau Anaka choisir la direction. A droite, un escalier descendait jusqu’ à une section de tunnel plus vaste que la première. A certains endroits de ses parois des enchevêtrements anarchiques de tuyauterie, de manivelles et d'engrenages étaient incrustés dans la pierre comme les empreintes d’ossements fossilisés. Elle longèrent un couloir, puis un autre et encore un autre, déchirant un morceau de tissu à chaque intersection et à mesure qu’elles avançaient dans ce dédale, un bruit grandissait et les attirait, devenant de plus en plus fort, jusqu’à devenir un vacarme assourdissant, comme si la terre vibrait et remuait autour d’elles. Elles suivirent le bruit jusqu’au bout d’un énième tunnel qui s’arrêta net d’un coup devant leurs pieds. Une partie du sol avait cédé et provoqué un éboulement de l’escalier qui avait laissé à sa place une ouverture béante dans le vide, les sidérant littéralement à la vue de ce qui s’ouvrait devant leurs yeux. Devant elles se dressait un gigantesque cratère grouillant d’hommes et de femmes en train de creuser, de déblayer et d’ extraire de la ferraille, de la pierre, agglutinés comme des vautours sur des restes de machines de transport où l’on pouvait encore distinguer les squelettes de sièges en rang serrés les uns derrière les autres. Ils étaient tellement nombreux qu’on aurait dit qu’ils se marchaient dessus formant plusieurs épaisseurs de corps enchevêtrés les uns sur les autres. Le haut de cette gigantesque fourmilière humaine était recouvert d’un toit arrondi, une sorte de géode partielle monumentale qui se séparait en deux couloirs de chaque côté. Sur leurs parois toujours aussi rectilignes que les tunnels précédents, on pouvait lire encore clairement, « Métropolitain » et un peu plus loin « porte blanche », encadré dans une flèche à moitié effacée. Partout, sur les murs de cette cathédrale souterraine, des images ternies par la poussière et le temps se dressaient les unes à côté des autres dans de grands cadres rectangulaires. La plupart était toujours lisibles. Sur l’un des plus grands panneaux Qat pu lire « le bonheur vous va si bien » et on voyait le portrait gigantesque d’une jeune femme blonde et belle affichant un sourire aux dents radieuses. Le plafond du dôme, d’un diamètre impressionnant était fissuré par endroits, laissant paraître les rayons du soleil qui venait irradier l’amas grouillant de forcenés. De là où se trouvaient Qat et Anaka, la vision était dantesque.

Passé les premiers instants de stupeur, elles descendirent le long de la paroi de l’escalier éboulé et entrèrent dans la fourmilière humaine, se rendant compte que personne ne prêtait attention à leur présence. Ils creusaient, ils creusaient sans s’arrêter. On aurait dit qu’ils étaient envoûtés. Qat interpella un homme par le bras, le déviant de sa tâche. Il était transpirant et extrêmement maigre. Il se retourna, fixa un instant le vide comme s’il ne la voyait pas vraiment. Il croisa à peine son regard, se détourna d’elle et se remit à creuser. Les autres avaient la même attitude. Anaka réussie tout de même à sortir un instant une jeune femme de sa torpeur pour s’entendre dire d’une voix faible qu’elle allait trouver, bientôt. Anaka lâcha le bras de la jeune femme qui se remit immédiatement à son travail. Elles remontèrent le long du couloir, se retrouvant face à la grande pancarte : « le bonheur vous va si bien ».

Juste à côté une autre image dont il ne restait qu une partie visible, montrait un ours blanc colossal en train de boire au goulot d’un flacon rouge en plein milieu d’un désert blanc. Qat pensa au rêve de Yori, sauf que cet ours là avait l’air plus heureux. Elle commencèrent à parcourir les autres images. Un peu plus loin, cinq visages d’hommes souriant s’affichaient au dessus d’un slogan « venez comme vous êtes ». Les images se succédaient sur les parois à perte de vue tout au long du couloir. Des visages de femmes à profusion, comme la première. Le point commun à toutes ses images : un sourire parfait. Anaka c’était immobilisée devant une grande image montrant une famille attablée en train de manger de grosses choses rondes. Derrière eux, on voyait un homme déguisé avec un nez rouge qui portait un vêtement sur lequel apparaissait en très gros et en jaune, la lettre M. Le bonheur respirait tout autour d’eux. Dans un autre cadre, on voyait des personnages, toujours aussi souriants, montrant du doigt un drôle d’engin qui volaient dans le ciel au dessus de leurs têtes. Sur son flan était écrit Amazon3. Il lâchait des objets dans le ciel en direction des personnages au second plan qui levaient les mains pour les attraper. Certains se montaient les uns sur les autres pour atteindre les objets flottants dans le ciel, et en dessous il était écrit : « Cette année encore soyez les premiers / superblackfriday 2055  ».

Qat comprit avec évidence qu’ils étaient arrivés à destination dans la zone du bonheur. Ils en avaient la preuve devant les yeux. Voilà pourquoi toutes ces âmes nésiques creusaient sans cesse, prêt à donner leur vie pour retrouver ne serait-ce qu’une once de ce qui était écrit sur les images. C’était eux sur les images. Eux, avant que tout ne devienne poussière de cendre. Eux, qui creusaient pour que tout redevienne comme avant. Anaka fut prise d’un fou rire nerveux devant une image qui montrait un gros véhicule sur une route tracée d’une grande ligne blanche qui traversait de part en part un désert parsemé de ruines. Dessous un slogan disait :

« Même la fin du monde ne vous arrêtera pas / nouvelle citrenault. »

 

*

 

Le soleil s’étirait derrière les contre-forts des monts Gorgo. Han et Zouniter attendaient avec impatience le retour des deux exploratrices. Lorsqu’elles sortirent de la tour de pierre, Zouni courut dans les bras de Qat et Han les harcela de questions. N’en croyant pas un mot, il insista pour descendre voir, mais Anaka réussie à le convaincre qu’il valait mieux partir, qu’il n’y avait rien en bas que de pauvres âmes damnées bercées par des illusions. Pas de zone du bonheur. Il n’y avait plus rien à faire ici, il ne pouvaient que s’éloigner de cet endroit maudit qui ne pourrait rien leur apporter. Han demanda son avis à Qat qui ne dit pas un mot, feignant de s’occuper de Zouni.

Mais Han n’avait pas pu s’empêcher de venir voir par lui-même. Il avait profité des premières lueur de la journuit suivante pendant que tout le monde dormait pour s’éclipser. Il pénétra dans une tour cheminée au hasard et s’engouffra à son tour dans les méandres de la zone du bonheur. Dans les couloirs, il croisa des âmes nésiques couchées à même le sol en train de dormir. Aucun d’eux ne prêta attention à lui. Ils semblaient épuisés, fatigués, malade. Il repéra le bruit dont Qat et Anaka avaient parlées et le suivit sans se soucier de baliser son parcours tellement il était impatient de voir par lui-même. Au bout de plusieurs intersections, il déboucha au centre de l’impressionnante architecture qui avait miraculeusement survécu au temps. C’était comme elles lui avait expliqué. Des creuseurs en nombre toujours aussi impressionnant faisaient monter le vacarme grouillant de leurs fouilles, cherchant le trésor dont ils avaient tant parlé depuis leur départ de Gorgopolitis. Il se dirigea vers les murs tapissés d’images et de mots. Il croisa d’abord l’ours blanc à côté de la grande inscription « le bonheur vous va si bien ». Il pensa tout de suite à Zouni et Piou. Il toucha les images pour mieux s’en imprégner, les parcourues toutes une à une, déchiffrant chaque slogan. A l’intérieur de chacune des scènes, comme pour en ressentir le Moire. Une joie presque euphorique s’en dégageait, et en même temps, plus il avançait, plus il ressentait un sentiment de colère monter du fond de son ventre, comme une sorte de jalousie face à tous ces visages lisses et beaux, ces sourires avec leurs dents parfaites, ces gens qui mangeaient à leur faim. De les sentir si proches ne faisait qu’alourdir encore plus le poids de la trahison dont parlait Anaka. Il se détourna des images pour regarder à nouveau la masse d’âmes nésiques qui creusaient.

Le bonheur était-il là, à portée de main ? C’était certain ! Ils ne creusaient pas en vain.

Il repensa fortement à sa promesse. Trouver quelque chose de bon pour Zouniter. Il pénétra dans le flot fiévreux et transpirant de l’amas grouillant de creuseurs et s’engloutit dans la masse, se faisant une place dans la chaîne humaine pour déblayer la terre, la pierre, la ferraille, tout ce qui lui arrivait dans les mains. A côté de lui, une femme s’écroula, morte de fatigue. Il voulut d’abord l’aider, mais pris dans le mouvement qui ne s’arrêtait pas malgré l’incident, il continua jusqu’à ce que deux hommes viennent attraper la jeune femme par les jambes et les bras pour l’évacuer, sans que la mécanique humaine ne s’interrompe un seul instant. Han ne pensait plus. Il se sentit d’un coup vide et en même temps léger, à sa place dans ce gigantesque effort collectif. Un sentiment d’euphorie portait chacun de ses gestes. Ça montait comme une révolte en lui, une envie de creuser jusqu’au fond de la terre, creuser sans plus s’arrêter, creuser pour en finir, jusqu’à ce qu’il n’y ai plus rien à creuser, creuser pour tenir sa promesse, creuser pour Zouniter. C’était tout ce qui martelait son esprit, quand il entendit prononcer son nom dans son dos. Il se retourna à peine sans cesser de besogner. Il fallu qu’Anaka le saisisse par l’épaule pour qu’il sorte de son euphorie, laissant tomber le gros caillou qu’il avait entre les mains, brisant momentanément la chaîne qui se reconstitua aussitôt derrière lui. Anaka lui demanda ce qu’il était en train de faire, remarquant son regard vague, comme s’il ne la reconnaissait pas vraiment. Il lui sourit et ramassa le caillou pour se remettre dans la chaine. Anaka lui attrapa le bras et l’obligea à nouveau à lâcher le caillou. Et pour la troisième fois, Il le ramassa sans rien dire lui tournant le dos pour reprendre sa place dans la mécanique infernale. Anaka l’agrippa par l’épaule et au moment où Han se retournait, il reçut une violente gifle qui lui fit monter les larmes aux yeux. Il regarda Anaka sans trop comprendre ce qui lui arrivait, puis Il regarda autour de lui et d’un coup, au milieu de cette fourmilière humaine qui se contorsionnait et se mouvait comme un tas informe de corps déshumanisés, il se sentit seul, tellement seul au milieu de la zone du bonheur.

 

*

 

Tout ce qui se trouvait sur ces murs confirmait la vaste et gigantesque illusion qu’il s’obstinait à refuser. Il avait vraiment cru que ceux d’avant leur avaient laissé quelque chose de bon ! Il s’en rendait pleinement compte maintenant qu’Anaka l’avait ramené à la raison. Il n’y avait pas plus trésor que de bonté. Plus rien. Rien n’avait été épargné. Il revit Cina sur son lit de mort et pensa à sa promesse. La colère l’emporta et il se mit à pousser un cri de rage jusqu’à en perdre la voix, mais à part sa compagne d’arpente, personne ne l’entendit, tous trop occupés à creuser.

Anaka avait raison sur toute la ligne. Ce qui se trouvait entre ces murs ne valait pas mieux que la plus gigantesque et profonde fouille jamais entamée à Gorgopolitis, cette zone au centre même de la cité où tous les Archéos vieux et jeunes avaient une journuit ou une autre abîmés leurs mains. Tout le mensonge de ceux d’avant y était résumé : Ils y avaient découvert plusieurs médusés, à vrai dire, une scène complète représentant treize médusés assis à une table remplie de restes plasmifiés qui semblaient s’apparenter à cette étrange matière que le livre des mots appelait « argent ». L’omniprésence de cette matière retrouvée un peu partout dans la cité prouvait son importance majeure pour ceux d’avant. Les rassembleurs allaient jusqu’à dire qu’elle était l’objet de cultes quotidiens, le centre de toutes les convoitises, la source d’un conditionnement de tous les humains. Parmi les treize médusés qui se trouvaient au niveau de la table, l’un d’eux, celui qui se trouvait au centre, semblait plus important de part son énorme corpulence. Il était figé devant une pile énorme d’argent qu’il essayait de contenir entre ses bras trop petits. Les douze autres médusés semblaient se partager des morceaux d’argent qui jonchaient dans des plats débordants.

Cette extraction n’avait cessé de fasciner les rassembleurs par sa taille. Plus les Archéos creusaient, plus ils découvraient l’envergure de ce fragment de passé. Sous la table, une véritable foule de personnages agglutinés les uns contre les autres, apparaissaient au fur et à mesure que les mains des Archéos repoussaient le sable et la terre. C’était comme les racines d’un arbre qui n’en finissaient plus de s’enfoncer dans la terre. Plus ils creusaient, plus ils trouvaient de médusés accrochés les uns aux autres. Ils les avaient nommés ceux d’en bas. Les plus proches de la table s’agrippaient aux jambes des treize médusés attablés pendant que d’autres se battaient pour ramasser des morceaux d’argent tombé. La scène était pleine de détails, comme par exemple celui qui s’accrochait à un pied de la table, tenant entre ses dents un morceau de monnaie que lui tendait discrètement l’un des treize. Un autre tentait de monter sur la table essayant de se protéger d’un coup de pied.

Dans le livre, ils avaient retrouvé une grande quantité de mots qui faisait comprendre à quel point l’argent était vénéré : argent, fric, rond, flouse, tune, caillasse, blé, oseille, pépette, pèze, flouse, pognon, brique, grisbi, ferraille, sou, mitraille... C’était un objet indispensable à l’acquisition de toutes sortes de choses nécessaires ou non à la vie quotidienne. Grâce à cette extraction colossale, les Rassembleurs de Mémoire on pu comprendre beaucoup de choses, déduire un certain nombre de comportements, établir un mode global d’organisation des sociétés d’avant le Grand Solstice. Toutes ou presque semblaient être basées autour de ce mode d’échange et, par déduction, la quasi totalité des vies humaines s’activaient à cette tâche essentielle, à savoir : trouver l’argent pour échanger. Pour certains, ces transactions se résumaient à des besoins vitaux comme se nourrir, se vêtir et se chauffer l’hiver. Pour d’autres, il s’agissait de besoins plus complexes comme se déplacer dans de gros véhicules sophistiqués, sur terre, sur mer et dans les airs, échanger toutes sortes de choses au delà de l'essentiel et du suffisant, multiplier les possessions d’objets en tous genre. Ces richesses créaient ainsi des hiérarchies appelant à rechercher toujours plus d’argent pour acquérir toujours plus de nouveaux objets et ainsi de suite, et ainsi de suite comme un cercle sans fin. L’argent donnait une sorte de sentiment de pouvoir et était donc ce qu’il y avait de plus précieux, au delà de tout autre élément vital et, ce qui semblait évident aux yeux des habitants de Gorgopolitis, ne l’était sans doute pas à l’époque. On aurait pu trouver absurde d’enfermer un flacon d’eau potable dans un coffre fort.

Ceux d’avant pensaient peut-être qu’ils pourraient toujours se chauffer avec l’argent même si plus rien ne brûlait, qu’ils pourraient toujours cuisiner l’argent, même si plus rien ne se mangeait, qu’ils pourraient toujours arroser avec l’argent, même si l’eau manquait, qu’il suffirait d’échanger l’argent, pour que leur monde persiste.

 

*

 

chapitre 3 / 2-3

2

 

 

Une grande cheminée de pierre se dressait devant eux en plein milieu du désert. Un édifice circulaire haut comme trois hommes au moins et large d’une dizaine de pas. Aucun d’eux n’avait encore jamais vu ce genre de construction. Les Archéos étaient plutôt habitués à construire en profondeur. Ils s’approchèrent pour voir ce curieux monument de plus près, mais leur élan fut stoppé par des bruits de ferraille derrière l’étrange monument. Anaka fit signe de stopper et de garder le silence. Elle empoigna son arme et grimpa furtivement la pente de sable pour prendre position à l’arrière de l’édifice. Quelqu’un parlait. Une voix d’homme. Pas rassurante. Plutôt agressive.

« Cessez donc de vous terrer dans ce trou comme une bande de Lipias malfamés. Montrez-vous, que je vous vois de près ! Allez, plus vite que ça ! Ne me faites pas attendre. N’ayez crainte. A moins que vous ne soyez un de ces démons de l’Oubli, je ne vous occirai point. »

Anaka se pencha suffisamment pour voir un homme grand et maigre qui s’agitait au bout d’une sorte de grande lance en métal tordu qu’il toquait contre les murs de pierre de la cheminée. Il avait l’air seul. Il était curieusement vêtu de morceaux de vestiges agencés comme une sorte d’armure grotesque. Une vieille grille lui recouvrait la poitrine, tandis que des assiettes de métal rouillées lui cachaient les épaules. Il avait des bols troués par la corrosion en guise de genouillères.

Un instant, il sembla croiser le regard d’ Anaka qui se dissimula derrière le mur. Plus un bruit. L’homme avait cessé net ses agitations. Elle serra son baton et préférant surprendre que d’être surprise, elle fit un bond de côté pour apparaître pleinement à la vue de l’homme.

Il était là debout, encore plus grand qu’elle ne l’avait perçu au premier coup d’œil. Il la fixait sans rien dire de ses deux orbites sombres à peine perceptible derrière ses sourcils épais et sa masse de cheveux blonds frisés et hirsutes qui se mêlaient à sa longue barbe sale et poussiéreuse. Il ne semblait pas surpris de la voir.

Anaka recula, son arme en avant.

« ah ! Vous voilà enfin ! Je ne vous imaginais pas ainsi. Vous n’avez pas la tête d’un de ces ignobles démons de l’Oubli  ! »

Anaka resta muette ne sachant quoi répondre et de toute façon même si elle avait trouvé la réplique, elle n’aurait pas eu le temps de la donner, car l’homme se lanca dans un long monologue interminable qui commença par l’éloge de sa personne. N’avait-elle jamais entendu parler de lui et de ses prouesses ? Lui le dernier d’une noble et illustre lignée de chasseurs d’oubli ! Le seul sur cette terre désolée à posséder encore toute sa mémoire. Lui qui pourchassait sans relâche le monstre !

« Vous vous dressez sur mon chemin pour m’empêcher de poursuivre ma sainte quête ! Vous semblez en savoir plus que ce que votre silence ne laisse l’entendre. Votre arme en dit long sur vos intentions. J’en conclut donc que vous faites partie de sa horde infernale. Dites-moi où se cache ce monstre perfide que tout le monde nomme « Amnésie » que je puisse lui enfoncer ma lance dans les entrailles. Parlez ! Dites tout ce que vous savez et je vous laisserai la vie sauve. »

Il tapa théâtralement son arme contre le sol pour signifier sa colère et sa détermination avant de poursuivre un ton de voix au dessus.

« Elle ne m’aura pas, ni vous non plus, ça non ! Jamais ! J’en ai fait le serment. Je suis le chasseur d’oubli, serviteur du souvenir. Je n’oublie jamais rien. L’oubli c’est le néant, le déracinement, la perte de toute dignité. Pendant que vous cherchez à savoir qui vous êtes, ce que vous faites là, qui vous représentez dans ce monde, l’Amnésie fait de vous ce qu’elle veut. Vous n’êtes plus rien ni personne, seulement le chétif pantin de ses desseins les plus obscures et les plus… »

Il marqua une pose comme si d’un coup quelque chose l’interpellait, comme une évidence qui explosait subitement dans sa tête. Il fit un pas en avant et se pencha pour voir Anaka de plus près. Elle recula d’un pas.

« Ne nous sommes- nous pas déjà rencontrés ? Laissez-moi deviner ? A oui, ne dites pas un mot de plus ! Votre posture guerrière me fait comprendre que nous avons déjà croisé le fer ensemble contre cette calamité. Ça me revient maintenant, et sachez que je n’oublie jamais rien. »

L’homme baissa sa garde et partit d’un rire grave et franc. Anaka ne comprenait pas un mot de ce que ce vieux fou racontait, mais elle était certaine de ne jamais l’avoir rencontré, ou alors il y avait longtemps, avant son réveil dans le Grand solstice.

« Ma bonne amie, un peu plus et nous nous dirigions ensemble vers l’issue tragique d’une rixe inéluctable, reprit-il. Heureusement que ma mémoire est infaillible et que je vous ai reconnue, sinon, j’aurai pu vous blesser à mort. »

L’homme avança pour aller à sa rencontre et voyant Anaka qui se tenait toujours sur ses gardes, il s’arrêta net et jeta sa lance tordue loin de lui, levant les bras au ciel.

« Mon amie, venez, que je vous salue comme il se doit. Venez, que je vous prenne dans mes bras. »

Anaka vit Qat et Han en contre bat de la dune, attendant son signal pour agir, ce qu’elle ne tarda pas à donner, voyant l’homme continuer d’avancer vers elle. A leur apparition, il s’arrêta net et se mit à pousser un rire de défiance.

« Ah ah ! Je le savais. Je reconnais bien là ta perfidie. Hydre aux mille tête. Te voilà démasquée. Tu dévoile enfin toutes tes faces pour me dérouter de ma voie sacrée, mais sache que le chasseur d’oubli n’éprouve aucune peur. J’arracherai jusqu’à ta dernière tête, pour les jeter une à une au plus profond de cette terre de cendre afin que plus jamais aucune d’elles ne repoussent et que plus rien jamais ne soit oublié. Tu m’as bien trompé en déguisant l’une de tes multiples face en celui d’une vieille amie et me voilà maintenant désarmé, mais je n’ai nul besoin d’une arme pour te réduire au néant. Approche que je te règle ton...»

Avant d’avoir eu le temps de finir sa phrase, il s’écroula comme foudroyé, subitement.

 

*

 

Il se réveilla après un long moment d’inconscience, ne comprenant pas tout de suite ce qu’il faisait couché à l’ombre de la tour de pierre, entouré de quatre personnes qui le regardaient avec une pointe d’inquiétude sur le visage. Han lui tendit un peu de jus de Lipia qu’il but d’un trait.

Il se releva difficilement en se tenant la tête, émettant quelques gémissements entre deux sons de casseroles déglinguées et constatant à voix haute qu’il venait certainement de prendre un mauvais coup derrière la tête, ne se souvenant pas de ce qui venait de se produire, le comble, pour quelqu’un qui n’oubliait jamais rien.

S’ils n’avaient jamais assisté à une pièce de théâtre, ils pouvaient apprécier tout le côté tragi-comique de la comédie qui se livrait devant eux. Peut-être que ce curieux personnage vivait dans la résurgence permanente d’une ancienne identité de comédien, ou bien le soleil, la soif et la solitude avait réduit son esprit à néant, mais à peine fut-il remis sur pieds, qu’il se sentit à nouveau l’âme du grand chasseur d’oubli qu’il était, repartant de plus belle dans son monologue effréné, racontant que cette tour n’était ni plus ni moins que l’une des nombreuses bouches béantes de l’amnésie. Mainte fois il l’avait combattue, et mainte fois sa lance s’était tordue sur ses flans de roches. Par moments, on pouvait entendre un vacarme bouillonnant à l’intérieur de ses entrailles de bête jamais rassasiée. Il était persuadé que c’était les cris de tous les souvenirs des âmes nésiques qu’elle dévorait, toutes les clameurs du monde passé et présent qu’elle digérait lentement et, lorsqu’il terrasserait enfin ce monstre, il les lui ferait régurgiter une à une, libérant ainsi la grande mémoire collective. Chaque souvenir retrouverait sa place et il tiendrait la promesse faite à sa dulcinée de lui rapporter sa mémoire pour qu’ainsi elle se rappelle à lui, et qu’ensemble, ils puissent trouver la paix.

Le vieil arpenteur fou remerciait le désert et toute sa sainte désolation pour avoir mis sur son chemin ces inconnus, dans le but qu’ils soient témoins de ses prouesses. Maintenant, il se sentait armé d’une nouvelle ardeur pleine de la promesse d’un combat décisif et victorieux contre l’amnésie. L’instant de vérité était venu. Il brandit fièrement sa lance et détalla aussi sec. L’instant d’après, il disparaissait absorbé par la ligne d’horizon du désert, dans le bruit lointain des casseroles de son armure.

Complètement absorbés par ce spectacle, ni Qat ni les deux autres n’avaient vu Zouniter grimper le long de la cheminée de pierre. Quand elle surgit du sommet, elle se figea de peur. Zouni lui souriait à cheval sur le bord de la tour, une pointe de fierté sur ses lèvres muettes. Elle leva les mains pour faire signe mais la pierre sur laquelle elle prenait appui se déroba sous son pied et elle bascula à l’intérieur de la tour d’où elle disparut. Anaka sauta immédiatement sur le mur et grimpa en un rien de temps. A peine arrivée, Zouniter sortit sa petite tête, saine et sauve. Juste une frayeur, à un détail près : Zouniter montrait le fond du puits avec insistance. Anaka eu d’abord du mal à cerner ce qu’elle pointait du doigt dans la semi-pénombre du puits, mais ses yeux s’habituant, elle reconnut la forme de Piou, gisant sur le dos.

A travers le regard de Zouni, Anaka comprit qu’elle ne bougerait pas d’ici sans lui. Elle décida donc de descendre le chercher, ordonnant à Zouniter de ne pas bouger. Le fond du puits n’était pas profond et les cailloux enchevêtrés qui composaient les parois de la tour donnaient de bons appuis pour sécuriser la descente. Elle ramassa Piou et leva la tête pour le montrer à Zouniter puis resta sans bouger un long moment à essayer de discerner l’endroit où elle se trouvait. A droite comme à gauche, un long couloir rectiligne se perdait dans l’obscurité. Elle repensa au tunnel qui filait tout droit à perte de vue sous la cité monstrueuse des Mangeurs de souvenirs. Un ouvrage d’avant. Une artère sous la peau du désert. Mais vers quel cœur empoisonné du passé menait-elle cette fois ?

 

3

 

Une légende raconte que les médusés auraient été les victimes d’une illusion. Alors que la surface du monde était devenue invivable, ils se seraient enfuis au fond de la terre, s’aventurant toujours plus profondément dans l’obscurité pour chercher les dernières réserves d’eau de la planète.

Au bout d’un certain temps qui avait perdu tout repère, ils trouvèrent une caverne d’où jaillissait un torrent d’eau à profusion. Ça faisait si longtemps qu’ils n’avaient pas été à son contact, qu’ils en avaient presque oublié la sensation. Ils s’en approchèrent d’abord timidement, essayant de la saisir entre leurs doigts. Sa furtivité les amusèrent, sa fraîcheur les fit frissonner. Ils trempèrent plusieurs fois leurs mains, puis leur bouche et commencèrent à boire. D’abord, ils s’étouffèrent, recrachant l’eau qui avait du mal à se frayer un passage entre les sillons de leurs gorges étonnées. Puis, comme une rivière impatiente trop longtemps retenue par un barrage, l’eau se répandit dans tout leur corps, irradiant leur ventre d’un nectar vivifiant, un graal, une joie absolue. Ils burent et se lavèrent. Ils étaient à nouveaux heureux. Heureux jusqu’au moment où un étranger fit irruption dans la caverne.

L’homme portait des bandages usés sur les yeux. Il paraissait à la fois vieux et jeune, sans âge. Il leur demanda de le suivre et de quitter la caverne s’ils voulaient vivre. Il raconta son histoire, expliquant que tout cette eau n’était qu’une illusion et qu’en la buvant, ils s’empoisonnaient. Ils écoutèrent l’étranger aveugle avec beaucoup d’attention et lui répondirent qu’ils ne voulaient pas venir avec lui, alors l’homme sans âge reparti comme il était venu et tous continuèrent à boire et à se laver dans la caverne.

Le jour suivant, l’homme réapparut et leur raconta à nouveau son histoire. Lui aussi rentra dans la caverne. Comme eux, il trouva l’eau et bu, puis il s’assit dans un coin pour s’endormir et rêver, heureux. Mais quand il se réveilla, il sentit qu’il avait encore très soif , alors il bu et bu encore et encore, sans s’arrêter et cela dura une éternité, une éternité où il se sentait heureux, heureux jusqu’au jour où un sursaut de conscience le saisit. Sentant ses forces et sa volonté le quitter, il attrapa un caillou tranchant et pointu et se perfora les deux yeux, afin de ne plus être tenté par la vision de l’eau. Alors le bruit du tumulte de la cascade cessa. Il réunit ce qui lui restait de courage et s’enfuit. Depuis, Il devint le gardien de la caverne prévenant ceux qui, comme lui, s’y égaraient. A la fin de son histoire, il tendit un caillou à l’un d’eux afin qu’il se crève les yeux pour sortir de l’illusion de la caverne. Mais l’homme à qui il avait tendu le caillou, le jeta loin de lui et refusa de suivre l’aveugle qui s’en alla.

Tous se remirent à boire et à se laver à l’eau fraîche et intarissable de la caverne sans plus se soucier du vieil homme qui revint à plusieurs reprise dans la caverne pour tendre le caillou. Mais à chaque fois les hommes heureux refusaient. Pourquoi vouloir partir ! Ils pouvaient boire à leur soif. Une soif qui ne se tarissait jamais. Quand ils ne buvaient pas, ils passaient leur temps à regarder les reflets de l’eau onduler sur les parois de pierre, comme des ombres hypnotiques. Peu à peu, ils oublièrent tout, jusqu’à leurs noms devenant amnésiques au point de ne plus pouvoir retrouver le chemin de la sortie, condamnés volontaires, obsédés par un seule chose, leur soif d’eau. L’homme aveugle savait qu’en réalité, ils buvaient de la boue. Une boue noirâtre et gluante qui envahissait et pénétrait chaque fibre de leur chair jusqu’à ce qu’elle les fige, peu à peu les transformant chacun leur tour en statue de boue que le vieil aveugle emportait avec lui dans son musée secret à l’abri des regards d’un monde qui se desséchait et se figeait peu à peu...

 

*

chapitre 3 / 1

 

CHAPITRE III

- AVENANCE-

 

*

 

Plus les médusés émergeaient de Gorgopolitis, plus le puzzle de la mémoire collective des survivants du Grand Solstice se dessinait, plus leurs doutes grandissaient.

Lorsqu’une femme enceinte tenant un enfant par la main fut exhumée, tous les Rassembleurs de Mémoire furent convoqués. Un détail inhabituel venait de remettre en cause toutes les légendes déjà avancées. Le visage de l’enfant était en partie mécanique. Une profonde entaille laissait transparaître de minuscules engrenages à la base de son cerveau. La plupart des empreintes que ceux d’avant avaient laissées jusqu’ici, les avaient amenés à parler d’une civilisation en plein déclin intellectuel où les générations se succédaient sans rien se transmettre, s’abêtissant de plus en plus. Si à cela on ajoutait des facteurs environnementaux néfastes, on en arrivait à la conclusion que les enfants naissaient avec de plus en plus de carences intellectuelles. L’époque dont parlait les rassembleurs aurait pu être nommée l’ère du technocène s’ils avaient encore eu une trace de la datation du monde telle que ceux d’avant la voyait, une société tournée exclusivement vers la technologie, toujours plus hi-tech, numérique, nano-robotique, cyber-génétique, une société à l’apogée de sa croyance en la matière.

Imaginez qu’au bout d’un temps, il fut possible de redresser le cap en pensant l’humain comme un être augmenté d’organes sensoriels capable de lui permettre de mieux percevoir son environnement, de mieux appréhender le monde. Des êtres hybrides affublés d’excroissances mécaniques en tout genre greffées sur leur corps en mutation, les transformant en sur-êtres. Ces changements avaient pour effets d’apporter plus de confort et de bien-être à ceux dont les sens étaient défaillants, capable de stimuler les émotions et de favoriser l’échange et la parole qui n’existaient plus à cette époque qu’entre les murs des anti-chambres numériques. Une façon de palier et de contourner le déclin en cours de la civilisation humaine.

Ce fut l’avènement de la fusion du corps et de la machine pour le meilleur et le pire, l’humain se recréant selon ses fantasmes, à sa propre image d’homo-numéris, parant ainsi à ses défaillances au prix d’une addiction sans limite à la matière première qui le maintenait en vie, le besoin de matériaux rares toujours plus grand pour assurer sa survie, sans quoi il deviendrait idiot.

Il savait que tôt ou tard, il manquerait de matière et toute cette technologie tomberait en panne, et quand les premières pénuries numériques se firent sentir, une résistance forte s’organisa. Le monde se divisa très vite en trois catégories : ceux qui arrivaient à conserver leur statuts d’êtres augmentés, les plus riches, ceux qui régressèrent au stade primaire, perdant leur contact au monde, redevenant idiots, et ceux plus rare, qui étaient restés en marge, les sans implant devenus parias.

On raconte qu’une guerre éclata à l’ampleur planétaire, une folie qui se termina en un éclair...

Les rumeurs des origines du Grand Solstice parlaient de trois êtres ayant survécu à cet Armageddon : une enfant hybride du nom de Ya, et une jeune femme, une parias sans implant du nom de Maëlle, portant un bébé. Maëlle s’efforça de transmettre tout ce qu’elle savait sur le monde de ceux d’avant, sans technologie, juste par le verbe. Comment ils en étaient arrivés là, comment l’humanité avait dérivée, mais aussi, comment le monde avait été de toute splendeur. Les implants mécaniques de Ya sans plus aucune utilité, vestiges d’une civilisation éteinte enracinée dans sa propre chair, lui rappelait chaque jour l’empreinte de leur lourd passé.

Maëlle mourut en couche laissant à Ya pour tout héritage, un petit frère qu’elle nomma Sol. Sol naquit sans aucune excroissance, aucun stigmate du monde d’avant. Il était une sorte de mise à jour, un renouveau né. Tous deux grandirent et Ya fit de son mieux pour transmettre à son tour ce qu’elle savait à Sol.

Nul ne peut dire comment ils survécurent pendant toutes ces années, mais certains Rassembleurs aimaient transmettre cette légende selon laquelle le Grand Solstice aurait débuté de l’union d’un hybride et d’un humain...

 

 

*

 

1

 

Les journuits qui suivirent, ils marchèrent tous les quatre, côte à côte, sans trop se parler. Chacun trouvait ses marques et apprenait à mieux comprendre l’autre. Han essayait de mettre à profit ce que Yori lui avait appris à propos des étoiles. Pour l’arpenteur de cendre, elles représentaient tout. Elle étaient selon lui, les seules choses restées inviolées par le passage laborieux de l’humanité sur terre, depuis toujours à leur place pour les guider, immuables, indifférentes au destin des hommes. Par chance, avant de disparaître, Yori lui avait indiqué celles qu’il fallait suivre pour atteindre la zone du bonheur. Une série d’étoiles qu’il nommait les Amnéides, dont la plus brillante était visible même en journée. Cette lumière céleste les avait menés en dehors des zones connues par Anaka. Elle savait juste qu’ils étaient entrés depuis peu dans la zone des dunes pourpres, une partie du désert plus rocailleuse qui s’étirait jusqu’au pieds des monts Gorgo. Les arpenteurs de cendre faisaient office de cartographes et dessinaient peu à peu les contours de leur nouveau monde, traçant des voies, nommant des lieux et les transmettant par voix orale en colportant leurs récits de voyage. Anaka ne se définissait pas comme arpenteuse, même si elle vivait comme eux, nomade et solitaire.

A elle seule par ces tatouages, elle était une véritable carte au trésor, un morceau du puzzle de l’histoire de ceux d’avant, une mémoire vivante, peut-être la dernière. L’un des plus intriguants dessins se trouvait à l’arrière de son cou. Un symbole rectangulaire fait de barres plus ou moins épaisses alignées les uns à côté des autres au-dessus d’une série de chiffres. Anaka disait que c’était un code secret, une sorte de clé à chiffre qui ouvrait quelque chose.

Quand ils s’arrêtaient, Qat apprenait à Zouni à écrire dans le sable.

PIOU. C’était le premier mot qu’elle avait inventé. Qat s’était demandé ce que ça pouvait bien dire avant de finir par comprendre qu’il s’agissait d’un nom, celui de son fidèle ours en peluche. Quatre lettres fièrement tracées dans le désert.

Des lettres éphémères qui s’effaçaient presque aussi immédiatement qu’elle les écrivait. Alors elle recommençait sans jamais se lasser, à la fois agacée et amusée. Des mots sans passé ni avenir. Des mots juste pour le présent, à l’égal de ce que pouvait représenter Zouniter pour ce monde.

Des mots qui n’avaient pas de passé, pas de sens pour elle. TORTUE, un mot que Qat lui avait appris. Si on entrait dans ce mot, on se sentait à l’abri. Elle aimait l’écrire. Le doigt était une encre parfaite pour écrire sur le sable, sans limite, intarissable. Les mots inventés étaient ses préférés. Mêler ceux que Qat avait lu dans le livre à ces propres inventions. REVAL, un mot qui galopait sur le sable. ELEFOQ, un mot énorme qu’elle aimait tracer en grand. Elle aimait l’écriture même des lettres. La forme que chaque lettres apportait au mot lui donnait un sens. C’était un peu comme un dessin. Elle aimait les prolonger, les étirer, les renvoyer à leur abstraction. Elle écrivait des mots pour Han, de ce qu’elle avait retenue de ses fables. Elle réinventait le vivant dont il lui avait parlé. ARBRMOT aux lettres si bien enracinées que le vent du désert avait du mal à les effacer.

CROIRE. Quel mot étrange, rond et angulaire à la fois, se décrochant du plafond du palais en un craquement glaireux pour s’extraire comme une fragile et pure bulle de savon à l’embouchure des lèvres. Un mot qui n’avait pas besoin d’être transformé. Doux et dur à la fois. Ambigu comme le chemin qu’il leur fallait prendre pour suivre ce mot à la lettre.

CROIRE. C’était ça le mot clé. Depuis combien de temps Qat cherchait cette clé. Elle avait quitté Gorgopolitis pour compter ces derniers pas dans le désert de l’oubli. Après, les journuits s’étaient succédées sans qu’elle ne s’en rende plus compte. La mort l’avait rejetée encore et encore et elle avait rencontré Zouniter qui donnait un sursis à sa survie.

Les Archéos étaient bien loin maintenant. Elle n’avait plus creusé depuis longtemps. Chaque journuit, elle se sentait devenir un peu plus nomade, arpenteuse de cendre. Elle ne se rendait plus compte, ressentant de moins en moins le besoin de retrouver celle d’avant dans le morceau de miroir, qu’elle ne regardait plus que rarement. Elle se laissait porter par l’instinct qui s’était aiguisé et inscrit machinalement dans chacun de ses gestes. Elle avait appris la méthode de chasse du Lipia d’Anaka. Elle effaçait les traces, elle scrutait souvent l’horizon pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivi par une bande d’affamés en manque de souvenirs. Elle ramassait les vêtements sur les morts par nécessité.

Elle était descendue la première dans le dernier des trois terriers abandonnés qu’ils venaient de fouiller pour ramasser ce qu’ils pouvaient et elle les avaient trouvés là, blottis les uns contre les autres au fond de leur trou. Deux adultes et deux enfants depuis longtemps affranchis de leur peine. A la première impression, elle les envia presque. Ils semblaient tellement paisible. Ils avaient l’air si bien ensemble, réunis pour toujours, retournant lentement à la cendre du désert. Un sentiment suffisamment dérangeant pour donner à Qat l’envie de remonter et de reboucher le trou pour que personne ne puisse jamais venir les déranger. Mais leurs vêtements étaient précieux et encore suffisamment en bon état pour servir. Une fois lavés dans le sable pour enlever un peu l’odeur de la mort, les morceaux de tissus les plus solides pourraient servir à tellement de choses.

Après avoir visité les deux autres terriers, Anaka rejoignit Qat et l’aida à déshabiller les cadavres pendant que Han était resté à la surface avec Zouni. Parfois, Anaka prélevait les deux petits os qui se trouvaient entre la mâchoire et les oreilles pour la chasse au Lipia, et, après avoir terminé leur besogne, ils enterraient les dépouilles, quand c’était possible. Ils savaient que les squelettes pouvaient servir à d’autres, mais ils avaient pris pour habitude de donner une dernière demeure aux morts qu’ils croisaient.

Cela leur donnait l’impression de s’éloigner de la barbarie quotidienne, du moins en partie. Ils veillaient à ne pas perdre ça, sentant pas à pas le désert les endurcir et les transformer peu à peu, plasmifiant leur cœur. S’ils ne faisaient pas attention, qui sait, ils finiraient par se pétrifier eux aussi. C’était peut-être ça qui était arrivé aux médusés de Gorgopolitis. Ils avaient perdus leur sensibilité au monde. Han disait la prière des rassembleurs devant les sépultures de cailloux en guise de recueillement et chacun imaginait ce que ces âmes nésiques avaient bien pu espérer durant leur survivance. Avaient-ils creusé eux aussi, pensant trouver un vestige de bonheur qui les ramèneraient à la vie !

Qat avait entendu beaucoup de choses sur cette zone du bonheur pendant le temps où elle avait cheminé avec les membres de l’expédition. Les histoires les plus folles avaient illuminées leurs nuits de bivouac. Archéos et Rassembleurs, nourrissaient le mythe à leur façon, évoquant un lieu où tous les espoirs se fondaient dans la masse poussiéreuse du désert. Des âmes nésiques avaient trouvé l’emplacement du bonheur de ceux d’avant et il suffisait de creuser pour l’extraire. Les Archéos parlaient d’un gigantesque trou sans fond grignoté journuit après journuit, sans cesse. Jamais, même à Gorgopolitis, on avait creusé aussi profond, si profond qu’ils y trouveraient leurs doubles médusés capables de leur redonner leurs véritables identités. Les Rassembleurs se voyaient déjà révéler les origines de l’amnésie dans un grand moire collectif, à moins qu’on y trouve simplement de quoi faire repousser le monde, une zone que ceux d’avant auraient préservée pour eux, et bonheur ultime : l’eau qui revenait souvent dans les conversations !

C’était évident, ce qui avait rendue l’humanité heureuse, c’était l’eau, à moins que ce ne soit la musique, comme le soutenait Ace, un autre Archéos, élément indispensable selon lui au bonheur de ceux d’avant. Sa thèse farfelue concernant ce concept abstrait, lui venait sûrement du fait qu’il fredonnait souvent des airs venus d’on ne sait où. Certainement une réminiscence de plus.

Yori avait sa propre histoire. Il était persuadé que le désert de l’Oubli avait été jadis une immensité blanche. Il disait l’avoir vu dans un songe si fort qu’il lui était resté intact dans son esprit.

Il y évoquait avec présicion des espèces vivantes toutes aussi belles les unes que les autres qui habitaient ce monde. Mais son rêve tournait vite au cauchemar, lorsque deux molosses blancs s’affrontant, s’arrachant et se lacérant les chairs à grands coups de crocs et de griffes projetaient violemment sur le tapis blanc de ce désert immaculé leur sang encore chaud et fumant sur le sol gelé. Ttout autour de lui, des centaines d’animaux de toutes espèces confondues se ruaient vers le bord de la banquise jouant de la nageoire pour être les premiers à se jeter à l’eau. Les plus faibles se noyant sous la masse bouillonnante des corps manchots. Certains mangeaient leurs progénitures par désespoir, pendant que du ciel tombait des créatures ailées en pluie de corps mourants.

Toute cette faune était comme prise d’une frénésie collective, agissant de manière complètement anarchique, comme si elle tentait de fuir un grand danger, devenues folles en même temps. Le ressac des vagues brisait les dépouilles contre les falaises de glace, offrant une sinistre danse macabre au regard du spectateur.

De l'autre côté du tumulte, un arbre se dressait là, seul dans l'horizon immaculé. Un arbre avec des fleurs roses au milieu de la débâcle.

Un animal aux ailes gigantesques se tenait sur l’une des plus grosses branches.. La blancheur parfaite de son plumage le rendait presque invisible. Un fantôme sous son drap blanc, d’où seuls émergeaient deux grands yeux tout ronds, de couleur fauve qui fixaient Yori.

Il se mettait à pousser de grands cris, une suite monotone de notes rudes, puissantes et rythmées. Puis il déployait ses ailes majestueuses pour prendre son envol en une poussée puissante de ses pattes griffues, répandant derrière lui une pluie de flocons de pétales roses autour de Yori.

En s’éloignant, il semblait lui hurler ces mots : Souviens-toi ! Souviens-toi !

A la fin de son récit Yori semblait lointain, perdu dans ses pensées, perdu dans ce songe, ce murmure d’une autre âge.

 

chapitre 2 / 6

6

 

Ils s’en étaient sortis mais avaient tout perdu dans leur fuite. Plus de lipiège ni de draineur de jus, plus de bouclier de protection contre les pics de fournaise. Les maigres rations qu’ils avaient reçus lors de leur captivité, avait juste suffit à les maintenir en vie. Ils étaient comme à bout de souffle, nus au milieu du désert, ou presque et sans Yori, aucun espoir de trouver leur chemin. Ils s’étaient arrêtés près d’une petite zone de fouille visiblement depuis longtemps abandonnée. Il s’agissait de deux ou trois terriers construits autour de quelques vestiges en train de finir de se désagrégés au soleil comme de vieilles carcasses de créatures imaginaires qui auraient jadis habitées le désert. Après une fouille minutieuse, rien que de vieux lambeaux de vêtements et des morceaux éparses d’objets plasmifiés inutilisables. Un Lipia passa d’une fente à l’ autre de la pierre, juste sous les yeux de Qat sans qu’elle n’est eu le temps de l’attraper.

A l’extérieur, Anaka avait sortit de son plastron deux petits os en forme de lame qu’elle avait visiblement réussie à dissimuler aux yeux des Mangeurs et commença à les frotter l’un contre l’autre de manière régulière au plus près du sol. Le résultat fut étonnant. Le frottement produisit un son imitant presque à la perfection celui des antennes de Lipias. Elle semblait même pouvoir en moduler la fréquence, selon l’angle qu’elle donnait et la vitesse avec laquelle elle manipulait les os. Elle changea de secteur plusieurs fois jusqu’au moment où le sable se mit à onduler et à vaciller juste à côté de ses pieds. La chasseuse s’immobilisa, orienta son leurre, accentua le son. Un cratère se forma et comme par magie un Lipia en sorti, très gros, frottant ses huit antennes à l’unisson. Il s’agissait d’un dominant, deux fois plus imposant que les guerriers. D’un geste rapide et maîtrisé, Anaka lui planta l’un des os au niveau du thorax. Le Lipia cessa de bruisser tout net.

Il n’y avait plus qu’à creuser pour déloger la colonie et les œufs qu’ils trouvèrent en abondance. De quoi s’hydrater pendant au moins trois jours. Han et Anaka récupérèrent ce dont ils avaient besoin. Le premier repas depuis une éternité. Ils mangèrent en silence. Pas une parole ne fut échangée. Chacun était trop occupé à sucer et vider jusqu’à la moindre goutte de jus les carapaces de Lipia. Malgré la fatigue, ils décidèrent de reprendre leur marche une bonne partie de la nuit, pour mettre un maximum de distance entre eux et les Mangeurs.

Ils ne semblaient pas être suivis, mais ils n’avaient nullement envie de retomber entre les mains de ces cannibales. Qat, avait tenté de savoir comment Anaka avait appris la technique de chasse du Lipia, mais la chasseuse était restée évasive et peu causante. Elle ajouta qu’ils n’étaient pas les seuls à avoir retrouvé des bribes de mémoire et développé des savoirs-faire à Gorgopolitis. Anaka disait qu’elle sentait cet instinct de chasseuse en elle, pour ne pas dire chasseuse-guerrière. Elle donnait l’impression d’être toujours sur la défensive, en combat permanent. Elle avait aussi l’air de connaître parfaitement le désert et ses modes de survies nomades, à l’instar des arpenteurs. A ce propos, Qat se demanda ce qu’était devenu Yori. Avait-il survécu, où enrichissait-il la galerie des figures d’épouvantes enterrées dans le sable de la cité monstrueuse ? Sans lui, l’expédition s’achevait ici.

Il était le seul à être allé jusqu’à la nouvelle zone d’extraction, ce que Han appelait maintenant « la zone du bonheur », en mémoire de Cina.

Juste avant que l’obscurité ne les saisissent pour la nuit, Anaka fit savoir qu’à l’aube leurs chemins se sépareraient. Son annonce fut brutale et sans faux-semblant. Elle expliqua juste qu’elle avait pour règle d’arpenter la cendre seule et qu’elle ne voulait pas changer le règlement, surtout avec une gamine trop lente et trop vulnérable. Elle ne survivrait pas longtemps de toute façon. Ils feraient mieux de retourner dans la cité vestige de Gorgopolitis le plus vite possible et ne pas s’obstiner à chercher un truc qui n’avait aucun sens. Qat précisa que Zouniter survivait depuis ses premiers instants de vie dans le ventre de sa mère et qu’elle était sûrement plus apte à s’adapter qu’aucun d’entre eux. Ce n’était pas une âme nésique. C’était pleinement son monde.

Anaka éclata de rire. Pour elle, ce monde n’était que poison. Les médusés, n’en étaient qu’une confirmation. Il n’y avait qu’à regarder les mangeurs pour savoir ce qui les avaient rendu si horrible. Le seul « bonheur » se résumait pour elle à espérer crever sans trop de douleur.

De quel monde voulait parler Qat ? Celui d’avant ? Celui qu’ils avaient déterré ? Toute une civilisation de l'opulence revomie avec leur aide. Eux et leur obsession de creuser, creuser et toujours creuser. Mais creuser quoi ? Leurs propres tombes ? Qu’est-ce qu’ils comptaient trouver au final, un mot d'excuse doublé d'un mode d'emploi de la survie peut-être, quelque chose du genre :

Pardon, on n’a pas pensé à vous. On était tellement bien dans notre petite vie, peinards, entourés de tout pleins de trucs inutiles autour de nous qu'on vous a presque oubliés. Mais ne vous inquiétez pas, tout ce qu'on avait est à vous. Bon d'accord, il ne reste plus rien, mais vous êtes fort, vous allez bien arriver à vous en sortir. Allez, bonne chance et sans rancune !

De quel monde parlait Qat ? Le leur ? Celui de maintenant, où il fallait se terrer chaque journuit dans des trous néants ! Encore un beau cadeau de ceux d'avant. Anaka avouait avoir du mal à imaginer qu'ils aient eu si peu d'égard. A croire qu’ils l’avaient fait exprès, à croire que tout était préparé minutieusement.

Ne leur laissez que le strict minimum, juste assez pour survivre et rien de plus. Qu'ils crèvent lentement dans l'inconfort le plus total.

A chaque fois qu’elle se mettait un Lipia sous la dent, elle y pensait. La seule chose qui restait pour se nourrir selon elle était, ironie du sort, leur propre cafard. Elle haïssait ceux qui avaient inventé ce mauvais scénario, pathétique de précisions, avec l’amnésie comme cerise sur le gateau.

« Un mystère de plus, voilà ce que nous sommes. Des énigmes pour nous-mêmes. Des étrangers dans nos propres corps. Depuis notre réveil, nous jouons des rôles pour ne pas sombrer dans le chaos, nous nous rassemblons pour fuir l'obscurité, nous imaginons des fonctions pour ne pas rester dans nos trous à attendre impuissants la fin. Certains creusent, d'autres s'inventent des histoires, d’autres encore errent sans fin dans la cendre noire. Les plus faibles disparaissent sans identité, étrangers à eux-mêmes. Les seules choses qui se cachent sous nos pieds sont les mensonges honteux de ceux d’avant. Le passé n’engendrera pas d’avenir. Nous ne sommes que les restes en voix de disparition d’une mémoire morte. »

Elle avait tout déballé, vidé sa colère. Oui, elle avait certainement raison. Toujours faire avec rien  et s’accrocher à si peu. C'était ça leur monde. Han refusait malgré tout d’abdiquer.

Rafistoler ce qui pouvait encore être utilisable, ne pas abdiquer devant chaque tentative avortée d’espoir, déterrer, bricoler des compromis avec la mort, avec la soif, avec la faim, pour obtenir si peu et s'en faire une joie à chaque victoire sur le quotidien. Effiler un bout de tissu pour récupérer un peu de fil encore suffisamment solide pour rapiécer et recoudre les vêtements d’un monde en lambeaux. Trouver une alternative à la survie, au moins pour quelqu’un d’autre que soi, pour continuer de marcher, sinon, à quoi bon ! En disant cela, il regardait Zouniter.

Anaka se rapprocha de lui, tira sur le haut de son plastron et laissa apparaître au milieu de sa multitude de tatouages, un petit cœur en haut de son sein gauche. A l’intérieur était écrit : A mon fils. En voyant ça, Qat compris alors la haine qu’éprouvait cette femme pour le passé. Les vestiges gravés à même sa peau était comme un cadeau empoisonné, une mémoire à vif, une plaie ouverte, une maison hantée peuplée de fantômes, dont celui d’un fils qui aurait grandit dans l’amnésie du Grand Solstice loin de sa mère. Peut-être s’étaient-ils même croisés sans le savoir, étranger l’un pour l’autre. De le savoir peut-être encore en vie était à la fois un soulagement et une déchirure.

 

*

 

Han se leva pour s’occuper des réserves de Lipia, rejoint par Zouni qui ne demandait qu’à aider. Avec l’enchaînement des évènements il n’avait pas eu le temps de lui parler, mais il avait l’intime sensation que Zouni savait pour sa mère. Elle au moins l’avait connue etse souveindrait d’elle jusqu’à la fin de sa vie. Quand l’obscurité les recouvrit, le silence mit longtemps à se briser. Après les horreurs qu’ils venaient tous de subir, cette nuit là se posa sur eux comme une parenthèse de paix. Han retrouva ses réflexes de Rassembleur de Mémoire. Il avait demandé à Zouniter si elle pouvait lui prêter son ours en peluche et avait longuement médimoirer sur le petit objet. La fillette avait accepté sans réticence, assistant avec attention et curiosité au drôle de jeu que Han était en train de jouer.

A la fin de son moire, il dit à Zouniter qu’il venait d’avoir eu une petite conversation avec l’ours.

Mais, qu’est-ce qu’un vieil ours en peluche pouvait bien avoir à dire ?

D’après Han, il se demandait où était passé le vivant ? Où se cachait les autres de son espèce ? Et les autres, ceux qui grouillaient sous la terre, ceux qui planaient dans les airs, ceux qui nageaient dans les océans !

Qu'était devenu le vivant ? Se cachait-il sous le désert, la peur au ventre, effrayé par le bruit de leurs pas d'assoiffés. Peut-être, s'était-il réfugié en un lieu débordant de vie où il siégeait comme un roi, un lieu qu’ils finiraient bien par trouver, à force de creuser. Et quand ils l’auraient trouvé, il seraient guidés jusqu'à lui comme de dangereux criminels, sous de bonne garde.

S’agenouilleraient-ils alors devant ce roi pour demander pardon de l'avoir effrayé ou chercheraient-ils encore à le dominer ? Arriveraient-ils à le rassurer sur leurs intentions, lui dire qu’ils n’étaient plus ceux d'avant, qu’ils avaient changé de nom, qu’ils avaient revêtit de nouvelles identités, qu’ils étaient prêt à tout recommencer, autrement. Écouterait-il ce qu’ils auraient à lui dire ?

Serait-ce seulement possible de tout recommencer ?
Bien sûr !

Bien sûr, il leur faudrait réapprendre à parler pour se comprendre, certainement, réapprendre à parler. Mais le vivant finirait par les aimer à nouveau, Han en était convaincu, car ils étaient une partie de lui et ils l’avaient enfin compris. Ils savaient maintenant la rareté de chaque lampée prise au creux de sa main. Ils savaient maintenant à quel point ils n’étaient qu'un.

Han était certain que le vivant les aimerait à nouveau, et c’est cela qu’il dirait, s’il se trouvait devant lui. Alors le vivant s'occuperait d’eux et eux de lui, réciproquement et ils n’auraient plus soif, plus jamais soif.

Zouni était happée par sa voix hypnotique de conteur. Son regard suppliait, comme si elle tentait de dire : « Je voudrais tellement que le vivant revienne. »

A l’aube Anaka se prépara au départ. Elle scruta l’horizon pour s’assurer qu’ils n’étaient pas suivi de près. Rien ne semblait bouger. Qat s’apprêtait à lui dire au revoir, quand Anaka lui proposa de ne pas traîner. Il fallait marcher le plus vite et le plus loin possible avant le pic de fournaise. Les goules étaient têtues, elles ne devaient pas être très loin et n’allaient pas les oublier si vite ! Il fallait sortir de leur terrain de jeu. D’abord surprise de ce changement de décision, Qat ne fut pas mécontente de la savoir à ses côtés sachant les mangeurs à leur trousse. Elle réveilla Han et Zouni qui affichèrent la même satisfaction en voyant Anaka toujours là. La nuit n’avait pas transformé la guerrière-arpenteuse au point de croire en cette « zone du bonheur », mais elle n’avait rien raté de l’histoire de Han et surtout de sa connivence avec Zouni.

 

 

*

 

fin du chapitre 2

 

 

chapitre 2 / 5

5

 

L’antre des goules avait l’aspect général d’un gigantesque cratère, une vaste carrière de pierre balayée par la poussière noire du désert. Partout, on pouvait voir des monticules de sable et de cailloux émergés, trônant de ci de là comme des énormes trous de taupes. Les mangeurs avaient-ils pu être des âmes nésiques creusant eux aussi le ventre de la terre pour retrouver la mémoire ? Avaient-ils été comme eux à un moment. Cela paraissait difficile à croire en les voyant, mais dans tous les cas, cette partie du désert avait bel et bien été retournée par une légion de fouilleurs et ce qui avait été déterré était tout autre chose que des Médusés. Partout s’entassaient d’étranges bidons jaunes affublés d'étranges symboles encore visibles pour la plupart. Trois triangles autour d’un cercle ou seulement une tête de mort dans un triangle, parfois une inscription « radioactif ». Qat ne se souvenait pas avoir vu ce mot dans le livre. Peut-être faisait-il partie de ceux écrits sur les pages manquantes. Certains bidons étaient ouverts, remplis d’un liquide épais et sombre, d’autres étaient renversés et semblaient avoir été vidés de leur contenu. La pierre en était tachée aux endroits où celui-ci s’était déversé. Rien de rassurant au milieu de cet endroit macabre qui grouillait de Mangeurs tous aussi effrayants les uns que les autres avec leurs visages difformes et tuméfiés, comme si une maladie les rongeait à petit feu. On aurait cru qu'ils étaient à moitié en train de fondre, à moins que ce ne soit des brûlures. S’ils n’étaient pas si hostiles, on aurait pu les plaindre, surtout en voyant des familles entières regroupées les unes contre les autres, tapis comme des bêtes, à moitié affamés, à moitié apeurés hommes, femmes et enfants, tous aussi difformes. Un enfant, plus téméraire que les autres osa s’approcher de Qat, mais avant même qu’il n’arrive à la toucher, il fut violemment repoussé par l’escorte de chasseurs qui semblaient imposés la terreur aux autres. La plupart courbaient l’échine au passage du groupe.

Plus ils avançaient, plus l’odeur de pourriture qui infestait l’air était forte. Qat comprit avec effroi d’où venaient ces effluves de mort quand elle vit sur le sol des dizaines de têtes humaines dépassant du sable, trépanés, leur crâne ouvert en deux comme des coquilles d’œufs vidées de leur substance. Malgré les rictus d’effroi presque pathétique restés figés sur leurs tristes faces défigurées au dernier instant de leur supplice, certains restaient encore reconnaissables. Qat eu un haut le cœur quand elle passa devant ce qui restait d’Eon et d’une bonne partie des autres membres de l’expédition. Elle aurait voulue crier, mais aucun son ne sortit de sa bouche totalement nouée par la nausée et l’horreur. Elle essaya de se raccrocher à quelque chose pour se détourner de cette abomination. Instinctivement, elle prit Zouniter dans ses bras, et posa une main sur ses yeux pour tenter de la détourner de cette vision macabre. Elle avait refusé d’imaginer le pire, ne pouvant s’empêcher de chercher parmi ses trophées de mort, le visage de Han, heureusement absent.

Le groupe s’arrêta au bord d’un trou. L’une des goules poussa Qat dans le dos pour la forcer à descendre. Sans opposer de résistance inutile, elle serra très fort Zouniter contre elle et se laissa glisser en douceur le long de la paroi sableuse. Une fois au fond du trou, elle se rendit compte qu’elle était à bout, assoiffée et épuisée par leur marche forcée jusque dans cette cité morbide. Elle ne ressentait plus rien que de la douleur dans chaque fibre de son être et se demandait encore comment elle pouvait être vivante. A croire que la mort ne voulait pas d’elle. Zouniter était trempée de sueur. La poussière collait sur sa peau. Qat en remonta ses cheveux roux qui collaient sur son doux visage tout rond. Elle détacha son foulard et lui nettoya lentement les joues, le front, le menton.

 

*

 

Un vacarme rempli de grognements et de hurlements leur parvint du haut du trou.

« Les fauves sont lâchés. Pas de gaspillage. Après les mets de choix pour les chefs, ils vont se battre pour les restes sans cervelles. C’est qu’ils ont beaucoup de bouches à nourrir ».

La personne qui venait de s’adresser à Qat avec cette pointe acérée d’ironie au bout de sa phrase était assise à l’opposé du trou, un foulard sur le nez. Elle regardait Qat avec attention. Une femme, assez grande, cheveux très court, vêtue d’un pantalon noir et d’une sorte de plastron épais en peau. Ses genoux et ses coudes étaient protégés par des bandes de tissus. Mais ce qui attirait surtout, c’était tous les dessins qu’elle portait sur ses bras nus. Remontant jusqu’aux épaules et dans le cou pour se perdre sous ses vêtements, ils ne pouvaient pas passer inaperçu. Si elle avait été un Lipia, elle aurait sûrement fait parti des guerriers aux élytres arabesques. Elle retira le foulard de son visage, laissant apparaître une cicatrice sur sa joue droite.

« Ne vous inquiétez pas, ça devrait pas durer longtemps », avait-elle dit en guise de bienvenue.

Au même moment, une tête blafarde et toute fripée apparue au dessus du trou vociférant quelque chose à l’encontre de la femme avant de repartir.

« Il aimerait bien m’avoir pour lui tout seul ce sale bouffeur de cervelle ! »

Voilà comment la femme tatouée appelait les goules. La description qu’elle en fit, ne laissait aucun doute sur la haine qu’elle éprouvait à leur égard. Une bande de dégénérés aussi violents avec leur nourriture qu’avec leur congénères. Capable de s’entre-tuer pour bouffer la cervelle du copain par jalousie. Il suffisait qu’il y en ait un qui soupçonne l’autre d’avoir ingurgité un plus gros souvenir pour que ce soit la guerre. Avant de crever, elle jurait d’en faire saigner deux ou trois.

Mais d’après son point de vue, Qat et la petite y passerait les premières. Un problème de « conscience », comme elle disait, enfin si on pouvait assigner une conscience à ces créatures. C’était à cause des tatouages. Ils n’en avaient jamais vu, en tout cas pas autant. Cela semblait les impressionner, elle le devinait à travers leurs yeux plein de convoitise. Ils imaginaient sûrement qu’en s’accaparant sa peau, ils auraient les souvenirs qui vont avec tout comme en mangeant les cervelles fraiches, et ils hésitaient entre la dépecer d’abord et lui sucer la cervelle après. Cela lui donnait un sursis.

Qat remarqua l’inscription qui était tatouée en noir à l’intérieur de son bras droit : ANAKA. C’est sous ce nom qu’elle se présenta. Cinq lettres écrites sur fond de flammes longeant la queue d’une créature longiforme qui s’enroulait autour de son bras jusqu’à son épaule et disparaissait derrière son omoplate. Voyant que Qat regardait ses tatouages, Anaka précisa qu’il s’agissait de son nom d’origine, celui qu’elle avait porté avant l’amnésie. Toute son identité se trouvait gravée sur elle, comme une carte au trésor qui lui donnait des indices pour comprendre qui elle avait été avant l’amnésie.

 

L’obscurité avait depuis longtemps recouvert le trou qui les gardait captif, quand Qat sombra malgré son combat pour rester éveillée. Elle avait essayé plusieurs choses. D’abord repensé longuement à tout ce que lui avait dit Anaka, ensuite focalisé son esprit sur les pas traînants du gardien au-dessus d’elle et sur ces éructations abominables, puis finalement elle s’était rapprochée de Zouni pour voir si elle allait bien et s’était laissée emporter dans le même sommeil que la petite à ce moment là. Les dernières pensées de Qat allèrent vers le livre des mots qu’elle avait laissé derrière elle à Gorgopolitis. Elle récitait les noms dont elle se souvenait comme pour se faire un bouclier mental, un mur de mots entre elle et ce qui les attendait : Ciel, montagne, fleur, musique, amnésie.

Tout revenait toujours à ce mot là, cette amnésie qui était capable d’engendrer tant de sauvagerie. Il suffisait de regarder les mangeurs pour en avoir la preuve. Était-ce le livre, les médusés ou le refus du cannibalisme qui avait évité à ceux de Gorgopolitis de sombrer dans la même barbarie ? Était-ce simplement le contenu de ces étranges tonneaux jaunes qui avaient transformés en monstre tous ces survivants ?

Ceux d’avant, les avaient-ils empoisonnés ?

Qat fut réveillée en sursaut par l’arrivée d’un nouveau venu dans leur trou-prison. C’était Han, épuisé mais sain et sauf.

 

*

 

Trois gros trous et un plus petit avaient été creusés dans le sable, à l’écart de l’antre des mangeurs de souvenirs et de l’endroit où ils semblaient avoir l’habitude de prendre leurs repas. Peut-être s’agissait-il d’une petite fête privée entre « chaussure unique », c’est comme ça que Qat avait baptisé la goule qui ne portait qu’une chaussure, et ses copains de chasse. On pouvait supposer qu’ils avaient pris leur décision au sujet d’Anaka et ils avaient décidé de ne pas la partager.

En quelques mots, ce qui allait se passer était simple. Ils allaient être tous les quatre enterrés, jusqu’à la tête. L’ultime enfouissement. Avant d’en finir, il y aurait sans doute un rituel, peut-être même des danses autour du futur festin pour lui donner plus de saveur et faire durer le plaisir. Le plus chanceux serait celui qui y passerait le premier, s’évitant l’horreur de la trépanation de ses camarades. Bien sur, après il y aurait le partage des cervelles. La plus grosse part pour le chef, et ensuite une bonne sieste digestive, mais cet après, les invités n’y participeraient pas. Pour eux, tout cela serait enfin terminé.

Sept goules les encerclaient, Qat reconnut celui avec l’unique chaussure qui se pavanait avec le bâton en ferraille qu’il lui avait volé. Il s’approcha d’ Anaka pour la pousser dans l’un des trous. Tout se passa alors très vite. Au moment où Anaka allait sauter, elle se retourna et saisi le bout du bâton avec lequel il la poussait. En un rien de temps, le goule était à terre. Anaka avait le bâton en main. Elle le frappa plusieurs fois à la mâchoire pour l’empêcher de se relever alors que les autres se précipitaient sur elle, oubliant Qat, Han et Zouni. Anaka leur ordonna de courir, alors qu’elle venait à bout du mangeur à l’unique chaussure en lui enfonçant le bout pointu de son bâton dans le ventre. Elle se mit en position de défense pour recevoir l’assaut des autres qui filaient droit sur elle. Alors que Qat attrapait Zouni par le taille pour fuir, elle sentit une main se poser violemment sur sa nuque, la tordant de douleur et l’obligeant à s’agenouiller. L’une des goules ne les avait pas oubliés. Elle tenait fermement Qat par le cou et allait lui asséner un coup de poing en pleine poitrine quand elle se mit à hurler de douleur. Zouni s’agrippait à son mollet et la mordait de toutes ses forces. La goule essaya de s’en dépêtrer, mais la fillette ne lâchait pas prise. Han surgit dans son dos, un gros caillou entre les mains et lui donna un coup puissant en plein sur la tempe droite qui la fit s’effondrer instantanément.

De son côté, Anaka se démenait en pleine bataille. Deux monstres de plus gisaient à ses pieds. Son maniement du bâton était impressionnant. Il fouettait l’air de gauche à droite sans qu’aucun mangeur n’ait le temps de le voir venir. Un coup pour l’attaque, l’autre pour la défense. Un coup au menton, un autre au ventre. Les goules reculaient en essayant de changer d’angle d’attaque, ne lâchant pas prise. Anaka commençait à montrer des signes de fatigue et prit un coup de gourdin en pleine épaule. Plutôt que de s’enfuir, Qat courut au secours d’Anaka, sautant sur le dos du plus gros, lui mordant le cou, le griffant, lui tordant les chairs dans tous les sens alors qu’il se débattait frénétiquement. Han fit de même mais eut moins de chance, recevant un coup de pied violent dans le dos qui lui fit plier le genou. Au moment où le Mangeur levait son gourdin pour lui asséner un coup sur la nuque, il s’effondra de tout son poids juste à côté de lui. Anaka l’aida à se relever. Plus aucune goules debout. Il fallait fuir s’en tarder avant que le reste de la tribu ne se rende compte de la disparition des autres et ne se mette à les chercher. Seule difficulté, ils ne voyaient pas comment ils pouvaient sortir sans traverser la cité monstrueuse et, vu le nombre de mangeurs qu’ils avaient croisés à l’entrée, ils n’avaient aucune chance de passer inaperçus.

Han proposa de suivre en sens inverse le chemin qu’il avait emprunté quand il avait suivi leur trace jusque dans la cité des Mangeurs. Il les guida discrètement jusqu’à une crevasse qui descendait dans un large tunnel qui s’allongeait tout droit devant eux. On pouvait distinguer un point lumineux tout au bout de la sortie. Cet étrange tunnel n’était pas naturel et n’avait pas été creusé par des âmes nésiques. Trop rectiligne pour ça. Il aurait fallu des engins sophistiqués pour creuser si droit. Selon Han, elle traversait la cité de part en part et lors de son premier passage, il n’avait croisé personne dedans.

Ils n’avaient jamais vu ça ! Il y faisait très sombre, mais au bout de quelques pas leurs yeux s’habituèrent. Le tunnel paraissait sans fin et plus ils avançaient, plus la lumière tout au bout reculait. Tous les cents ou deux cents pas, ils tombaient sur des sortes d’antichambres gigantesques remplies des mêmes tonneaux jaunes qui jonchaient la cité des Mangeurs de Mémoire. Il y en avait des milliers, entassés les uns sur les autres, affublés de leur tête de mort, certains retournés, éventrés, vidés de leur étrange liquide sombre et poisseux.

Quelle horreur du passé avaient inhumés les mangeurs ? Quelle humanité aurait été assez folle pour s’empoisonner elle-même ?

La traversée se fit en silence, le plus rapidement possible, et cette question resta certainement à jamais scellée dans les esprits des fugitifs comme ces vestiges maudits qu’ils laissèrent loin derrière eux dans le ventre de la terre. A la sortie du tunnel, ils remontèrent discrètement la pente du cratère qui débouchait droit devant vers le désert. Ils auraient peut-être une chance de s’éloigner de ce cauchemar en atteignant les dunes qui se dessinaient à l’horizon.