Le roman

chapitre 1

- Les Médusés -

 

 

A tous ceux qui s’effacent inexorablement de nos mémoires
 mais qui resteront à jamais gravés dans nos cœurs

 

Nous sommes ce que nous laissons...

 

Prologue

  

Soft s’arrêta de creuser. Au fond du trou où il se trouvait, il venait de toucher quelque chose de solide. Le nuage de poussière qui l’entourait s’estompa peu à peu. Il avait oublié depuis combien de temps ses mains évacuaient le sable fin, volatile et noir du désert. Depuis longtemps, il ne ressentait plus la douleur. Les meurtrissures et les crevasses au bout de ses doigts avaient laissées peu à peu la place à une corne épaisse qui lui permettait de creuser plus efficacement, plus profondément. Il avait l’impression d’avoir creusé toute sa vie, qu’il ne savait faire que ça. Tout le reste avait été oublié, effacé. Il ne savait même plus pourquoi il creusait, ce qu’il cherchait. Il creusait, c’est tout. Jusqu’à épuisement, jusqu’à la limite de l’évanouissement, espérant presque ce moment ou il perdrait connaissance et où tout s’arrêterait naturellement sans qu’il s’en rende compte. Rester là, au fond de son trou, jusqu’à ce que la fournaise solaire le brûle jusqu’aux os sans reveil, sans douleur. Fin de la malédiction.

Il déblaya le sable autour de l’objet qu’il venait de trouver. C’était carré ou plutôt cubique, aussi gros que deux mains par côté, d’une texture ferraille, oxydée, rongée par le sable et le temps. L’une des faces semblait vouloir s’ouvrir, mais elle était entravée par un cadenas qui avait mieux supporté le passage du temps que la boîte en elle-même. Pas moyen de le briser en tirant dessus. Soft n’insista pas et remonta l’objet. Il se pressa d’un pas boiteux et vouté par l’âge jusqu’à l’entrée de sa caverne, attrapa un morceau de barre de fer rouillée qu’il glissa entre le cadenas et la boîte, et donna des coups sec. Au bout de quelques tentatives, le cadenas se brisa. Il prit la boîte entre ses mains, et sans la quitter des yeux alla s’asseoir sur une pierre. Le jour tombait. Le soleil s’étirait au loin sur la ligne d’horizon du désert laissant se soulever nonchalamment une robe de poussière cendreuse qui donnait l’impression de voir flou en permanence. L’atmosphère était constamment empreinte de particules noires, ce qui obligeait Soft à porter un foulard pour mieux respirer. Il venait de le retirer pour s’éponger le front, le regard toujours attentif à l’objet posé maintenant sur ses genoux. Un instant, il se souvint de ce qu’il cherchait. Quelque chose qui n’avait pas vraiment de consistance, de forme précise. Un indice, un morceau de passé, un sens à SOFT. A moins que ce ne soit autre chose. Pouvait-il y en avoir à l’intérieur !

De cette chose qui n’était que de l’ordre d’une sensation persistante dans ses songes comme une réminiscence furtive et intime, une explosion limpide dans le fond de sa gorge profane : Ce que certains colporteurs appelaient l’eau. Cette lointaine rumeur de vie dont personne ne connaissait plus ni l’odeur, ni la couleur, ni la texture. Une légende de plus.

Était-ce aussi amère que le jus de Lipia ?

Éxité à cette idée qui avait eu pour effet de lui donner un peu plus soif, il remit son foulard sur son nez, pris une grande respiration et entreprit d’ouvrir la boîte.

Pas d’eau.

Juste des papiers. De simples feuilles de papier, pliées les unes contre les autres, un peu jaunies, écornées sur les bords, mais miraculeusement conservées. Voilà tout ce que contenait la boite. Une trentaine de feuilles remplies de mots écrits à la main et rien de plus. Il ne savait ni comment ni pourquoi, mais Soft se souvenait des mots. Il savait les déchiffrer. Il fouilla la poche gauche de sa veste sale et délavée, sur laquelle on pouvait encore distinguer la marque sur la poitrine : « SOFT » .

Ne trouvant rien, il chercha dans celle de droite d’où il sortit une paire de lunettes rondes à la monture complètement tordue, qu’il ajusta comme il put sur son nez. L’un des verres brisés l’obligeait à légèrement loucher pour y voir clair, ce qui rapprochait ses petits yeux noirs l’un de l’autre, lui donnant l’air d’une taupe.

Il prit la première feuille qui lui venait sous la main et la parcourue. Puis, s’en s’arrêter, il entama la deuxième, puis la troisième et toutes les autres feuilles, et, au fil de ses lectures, ses mains calleuses, restées depuis si longtemps sans émotions, se mirent à trembler, comme si elles se souvenaient, se souvenaient enfin qu’elles n’avaient pas toujours creusé, qu’elles avaient connues quelque chose de moins rugueux, de moins sec, de plus doux, le souvenir d’avoir su donner une caresse. Ses yeux commencèrent à briller avant de laisser s’échapper une larme de chaque côté de son visage, traçant des sillons dans le creux poussiéreux de ses joues. Il hoqueta comme pris de spasmes, puis se laissa aller à rire, assis seul au milieu du désert de cendre noire. A rire en même temps qu’il pleurait, essayant de coordonner ces deux émotions, ne comprenant plus vraiment ce qui lui arrivait tellement il n’avait plus, ni ri, ni pleuré, depuis une éternité. Il parcouru tous les autres mots, toutes les autres feuilles, une à une jusqu’à ce que la nuit tombe sur lui et qu’il n’y voit plus rien, riant en même temps qu’il pleurait, pleurant en même temps qu’il riait, longtemps après avoir cessé de lire, assis seul dans le ventre de la nuit, au milieu du désert de cendre noire, à l’orée de la fin du monde.


*

 


Chapitre I

- Résilience -

 

1

Qat ouvrit les yeux. Première sensation après un semi-réveil court et moite, les picotements qui lui démangeaient l’avant-bras. Elle déroula le morceau de tissu qui lui servait de pansement pour contrôler sa blessure. Trois marques de griffures et de légères rougeurs autour des égratignures. A priori, rien de grave. Ça n’avait pas l’air de vouloir s’infecter. Elle se dit qu’elle avait vu pire et que de toute façon, c’était certain maintenant, la mort ne voulait pas d’elle. Une goutte de sueur lui chatouillait le bout du nez. Elle l’essuya d’un revers de la main et enroula à nouveau la bande de tissu autour de son avant-bras. Il faisait encore très chaud sous son bouclier solaire. Juste un petit dôme de tissu renforcé au-dessus de sa tête, laissant l’air passer pour créer une ventilation indispensable à la régulation de la chaleur. Entièrement recouverte de sable jusqu’au niveau des épaules, elle commençait à sentir ses pieds s’engourdir aux extrémités à force d’être enterrés. Elle jugea possible de tenter une sortie, poussa lentement le bouclier et fut d’abord aveuglée par la lumière vive de l’azur. A côté d’elle, deux autres petits dômes émergeaient comme des champignons au milieu de l’immensité de sable noir du désert de l’Oubli . Elle commença à creuser autour d’elle  pour s’extraire de son cocon de sable, découvrant d’abord ses genoux. Elle adoptait presque toujours une position fœtale lors des enfouissements journaliers. Elle trouvait ça plus pratique, plus rapide pour se recouvrir entièrement le corps. Il n’y avait pas besoin de s’enterrer trop profondément pour trouver un peu de fraîcheur et se protéger des radiations du soleil aux pics les plus extrêmes de la journuit. Du moment où aucune parcelle de peau ne restait visible. Les marques de brûlures qu’elle portait à différents endroits du corps lui rappelait quotidiennement ce précepte fondamental de l’enfouissement.
Qat se leva et s’ébroua pour se débarrasser de la poussière de sable. L’un des champignons de tissu bougea, puis comme une coquille d’œuf que l’on décalotte, il se retourna, laissant apparaître une petite fille toute recouverte de sable jusqu’aux épaules elle aussi. Elle se frotta les yeux sans quitter des mains l’ours en peluche éborgné et à moitié plasmifié qui lui servait de vestiche.
En voyant Qat, elle afficha aussitôt un sourire qui, à lui seul, avait le pouvoir de rendre un instant d’espoir à celui qui le recevait. La fillette s’extirpa avec aisance de son lit de sable et se dirigea vers le troisième dôme champignon, le souleva lentement pour regarder dessous et se retourna instinctivement vers Qat comme pour lui exprimer sa déception.
Il n’y avait personne sous le dôme.
Qat fit un tour d’horizon. Le désert s’allongeait à perte de vue, sans relief dans les quatre directions. Elle sembla vaguement distinguer une tache sombre au loin se déformant dans le rayonnement brumeux de la chaleur. Ça devait sûrement être lui. Han devait s’assurer que les mangeurs de souvenirs ne les suivaient pas, tout en essayant de repérer une trace des autres membres de l’expédition. Il valait mieux ne pas trop traîner dans les parages.

En attendant son retour, Qat fit l’inventaire.
Vêtements : Ok. Juste quelques accrocs par ci par là. Usure naissante au niveau du genou droit, toujours le même. Penser à renforcer les genouillères avant qu'il ne soit trop tard.
Nourriture : Après relève du dernier lipiège, si pas d’excès, rations estimées à 2 journuits.
Pour finir, Qat sortit son vestiche de sa poche : un morceau de tissu dans lequel se trouvait un petit bout de pierre réfléchissante qu’elle avait trouvé au tout début de ses fouilles à Gorgopolitis.  
Elle se souvint de la frayeur que lui avait causé le reflet de son image la première fois. Le visage d'une étrangère fantomatique et blême, une personne la dévorant des yeux comme pour lui demander qui elle était. Qu'est-ce qu’elle faisait là à la regarder ! Elle lui avait paru d’abord aussi effrayée qu’elle. Puis, quand Qat décida de regarder à nouveau, elle perçut un visage plus docile, aux joues creusées, aux yeux cernés, aux cheveux longs, noirs, emmêlés et ternis de poussière. Elle s’approcha de plus près, enchaînant machinalement une série de grimaces, comme pour voir jusqu’où l’image dans la pierre réfléchissante serait capable de l’imiter. Elle éclata de rire. C’était bien elle, son image, ses mouvements, et pour la première fois depuis son réveil dans le Grand Solstice, elle se voyait : Elle, Qat, Archéos, fouilleuse d'oubli pour le meilleur et pour le pire. Dévouée à la cause. Déterrer la mémoire, donner de la matière aux Rassembleurs pour qu'ils puissent reconstruire le puzzle, trouver un sens au passé, leur redonner une identité. Chaque journuit depuis cette trouvaille, elle vérifiait si celle du reflet était toujours là. Pour Qat, elle représentait celle qui savait comment ils en étaient arrivés là, celle d’avant l’amnésie.

 

*

 

 

 

 

 

 

chapitre 1 / 2-3

2

L'amnésie, c'est comme si on essayait de se souvenir des mois passés dans le ventre de notre mère. On a beau chercher, fouiller, creuser au fond, au plus profond de nous, on ne peut percevoir tout au plus qu'une infime sensation inexplicable, floue, vague, protégée par un rideau de brouillard épais infranchissable. Il nous est impossible d'aller voir de l'autre côté, il nous est interdit de revenir au point de départ, il nous est interdit de retourner se lover tout au fond de notre origine.

Du plus loin que Qat se souvienne, il y eu d’abord la stupeur, l'angoisse du vide, l'incompréhension et l’errance sans but au milieu d’un désert de sable noir parmi des dizaines d’inconnus maigres et blêmes, marchant le regard perdu dans le vide. La sensation de sa tête lourde, ses gestes gauches, ses bras semblant peser des tonnes, ses mains tremblantes, ne répondant pas à ce qu’elle voulait leur faire faire. Elle ressentait une extrême lassitude. Et surtout, il y avait cette bouche douloureuse et sèche d’où ne sortait que de l’écume blanche et baveuse par vague, émettant des « ba », des « be », des « bu », des « bal », des « balbu », des « balbu-ciment ». Les sons avaient du mal à s’extraire, sortant par petits cris aigus succédés, suivis de râles, de susurres, de chuchotements, se répandaient au bord de sa bouche comme des tentatives avortées de communiquer avec les autres. A ses oreilles ne parvenaient que des sons distordus et malformés arrivant par vagues comme des lancers d’acouphènes douloureux se tordant en deux.

Les autres faisaient peur à voir et, réciproquement, ils la regardaient comme si elle leur faisait horreur. A l’embouchure des commissures meurtries qui leur servaient de bouches, des bruits s’écoulaient comme un trop plein dans un évier. On ne pouvait même pas appeler ça des lèvres. Certains parlaient sans s’arrêter, un langage incompréhensible, ne sachant pas où terminer leur phrases. C’était incompréhensible, effrayant, incontrôlable, une nef des fous en plein désert, une transe illettrée de corps qui ne reconnaissaient plus les mots qui se présentaient par vagues spasmodiques et répétitives à l’entrée de leurs gorges sauvages.

Qat aurait voulu décoller ses sons inconnus de sa langue pour les regarder de plus près et essayer de comprendre leur sens, jusqu’au moment où, comme les reliques mystérieuses d’une cité antique qui auraient refait surface après des milliers d’années, les mots venus d’un outre-langage remodelèrent et ravivèrent sa bouche béante et affamée, du plus profond de son ventre.

 

*

 

Sans qu’il n’y ait eu besoin de mémoire, après la lente réorganisation du langage, débutèrent les premiers liens par pas instinctifs, irrigués par une racine ancestrale, la recherche de l'autre, la chaleur humaine. Des couples se formèrent, par hasard, par odeur, par contact, des groupes mêmes, où de rares enfants apeurés trouvèrent refuge. Certains préféraient rester seuls. Ils disparurent pour la plupart derrière les dunes de roches sombres. On ne les revit jamais. Qat se rapprocha d’un homme qui lui ouvrit les bras sans réticence.

Autour, il n’y avait rien que le sable noir à perte de vue et la fournaise infernale d’un soleil qui tannait et brûlait les chairs. Au plus fort de sa chaleur, il fallait longer les dunes à l’affût de la moindre tache d’ombre. Leur esprit n’était obsédé que par une seule chose, étancher leur soif et fuir les radiations de l’astre mortel. Les plus faibles ne résistèrent pas longtemps, mourant pour que vive les autres. La faim faisait perdre toute conscience. Plus tard, Qat n’aurait pas été en mesure d’affirmer qu’elle n’avait pas succombé au moins une fois à la tentation de la chair humaine. Son esprit avait refoulé ces moments d’horreur d’une êxtreme violence où l’humain n’avait plus rien d’humain que sa part animale. La seule chose tranchante et coupante était leurs dents et les quelques os récupérés sur les restes de cadavre dépouillés de leur chair.

Qat serait morte de fin si il n’y avait pas eu l’alternative de la seule forme de vie présente dans ce désert, un insecte lui même cannibale, ironie du sort, qui fut baptisé « Lipia» en rapport aux petits bruissements qu'il fait lorsqu'il frotte ses multiples antennes les unes contre les autres. C’était un miracle. Sa chair nourrissait et son jus hydratait. Il était parfait, mis à part le goût amer qu'il laissait dans la bouche longtemps après l'avoir avalé, et ses morsures inoffensives mais douloureuses. Il comprirent très vite que le Lipia survivait en s’enfouissant dans le sable la majeure partie du jour et ils commencèrent à l’imiter. Aux pics extrêmes de chaleur, ils s’enterraient jusqu’aux épaules et protégeaient le reste comme ils pouvaient avec des morceaux de tissus récupérés sur les morts. Le Lipia était leur seul allié, heureusement, abondant et facile à chasser. Cela n’empêcha pas certains groupes de continuer à préférer la chair humaine, ce qui créa des conflits et favorisa la création de clans qui s’éparpillèrent dans le désert.

Les mangeurs de Lipia, dont faisait partie Qat, cherchèrent à remplir le vide, quelque chose à quoi se raccrocher, se déplaçant chaque jour d’une dune à l’autre pour trouver de la vie, autre chose que le Lipia, quelque chose de vivant qui aurait survécu dans cette désolation. Mais rien que le vide et la solitude, toujours et encore. Le sol inexorablement cendreux et parfois visqueux à certains endroits. Le plasma comme certains le nommèrent. Une étrange matière résineuse et vitreuse qu’ils rencontraient dès lors qu'ils grattaient la surface du sable.

Chacun essayait d'apporter un souvenir, d'extraire un morceau de sa mémoire pour contribuer à quelque chose d'utile, déposer sa pierre sur l'édifice du passé, participer à la tache commune de reconstruction. Mais, malgré la bonne volonté de tous, mis bout à bout, ils n’obtenaient rien d'autre que des gargouillis de souvenirs incohérents revenant par vague furtives.

Plusieurs fois, Qat avait entendu un enfant chanté un air entêtant et répétitif qui semblait surgir du fin fond de sa mémoire. Certains concepts surgissaient même des sables mouvants de leurs têtes embrumées, comme si certaines choses relevaient d’un savoir-faire ancestral encré dans la partie reptilienne de leurs cerveaux primitifs. Comme les mots qui étaient revenus, suffisamment pour réinventer un langage, le feu était revenu à la mémoire de certains. Mais c'était juste pour alimenter un peu plus leur désespoir, car il n'y avait plus de combustible pour nourrir la moindre flamme. La seule chose qui aurait été susceptible de prendre feu, en dehors des vêtements trop précieux pour être brûlés, restait leurs os aux heures les plus ardentes.

La nuit ne les épargnait pas et restait inexorablement obscure malgré la présence très lointaine d’un astre pâle qui ne se rapprochait jamais, restant obstinément indifférent à leur présence, comme s’il se tenait volontairement à distance, une obscurité froide, broyant et lacérant les peaux noircies et crevassées entre ses griffes de vide et d’angoisse. Il valait mieux ne pas être seul dans ces moments là. Il valait mieux ne jamais être seul, de toute manière.

Les jours et les nuits s’étiraient dans un perpétuel et monotone mouvement entre ombre et lumière, sans repos, sans véritable répit, toujours à l’affût de la vie. Ils devinrent des journuits, les journuits devinrent des cycles qu’ils nommèrent solunes. Créer des repères dans le temps redonna un semblant de civilisation au petit groupe de Qat. Chaque cycle de solune durait quatre vingt dix journuits, la fin du cycle correspondant à peu près au moment où la lune disparaissait totalement plongeant le monde de Qat dans l’obscurité totale.

 

 

3

 

Le premier vestige de mémoire fut trouvé par hasard, alors qu’un mangeur de Lipia creusait pour s’enfouir et se protéger du pic de fournaise journuilier. Ses mains heurtèrent un objet dur et coupant. Par réflexe, il les retira rapidement, constatant le filet de sang qui profilait sur son pouce gauche. Il le porta à sa bouche tout en observant l’étrange chose qui surgissait du sol comme un énorme clou à tête plate planté dans le sable. Qat et les autres s’agglutinèrent autour de l’étrange objet.

Ils se mirent tous à creuser. Qat ressentait une sorte d’euphorie monté au fur et à mesure que leurs mains mues par une grande force de désespoir déterrait les restes rouillés d'un étrange engin. On aurait dit un cousin mécanique géant du Lipia retourné sur le dos, les pattes en l'air. Quatre moignons comme des sortes de roulement à chaque angle d'une carcasse rongée de toute part, à l’intérieur de laquelle on pouvait encore reconnaître des emplacements pour s’assoir. La chose la plus cirueise se situait à l’une des extrêmités. Un ornement, une figurine, une petite statuette représentant une créature à gueule ouverte en train de bondir. C'était la première image d'une espèce vivante depuis leur réveil, en dehors du Lipia, mais personne n’avait été en mesure de se souvenir de quelle espèce exactement.

Ils tournèrent autour de l’épave comme des vautours autour d’une caracasse et revinrent plusieurs journuit pour l’étudier. C’était comme un trophée, ou plutôt comme une espoir renaissant, un signe, un guide qui les confortait dans l’idée qu’ils n’étaient pas seuls, ou du moins ne l’avaient pas toujours été, qu’ils n’étaient pas étrangers à cette planète hostile et presque morte. L’idée que leur passé se trouvait peut-être sous leurs pieds et qu'il faudrait creuser pour comprendre et survivre commença à les animer. Comprendre qui ils étaient avant, d'où ils venaient, pourquoi cette amnésie. Comprendre le passé, condition qui semblait indispensable pour construire un avenir, aussi impossible soit-il.

Les interprétations sur l’épave et la statuette animale allèrent bon train. Certains y voyaient le symbole d'une puissance agressive passée, une idole consacrée à une quelconque divinité. D'autres affirmaient qu'elle représentait les anciens maîtres et habitants de ce monde. Qat y voyait elle, une tache de propre au milieu d'un linge sale et l'envergure de ce qu'il leur faudrait accomplir à présent pour nettoyer le reste. Combien de trous devraient-ils creuser ? Combien de questions et de réponses devraient-ils arrachés à la chair muette de ce désert de l’oubli ? A commencer par l'époque qui les séparait de l’épave. Un âge révolu où se déplacer semblait avoir été facile à en juger par la forme de cette machine. Eux qui n’avaient presque plus rien et devaient parcourir des kilomètres à pied, un engin pareil en état de marche aurait été d'un grand secours. En tout cas, il servit d’abri à une famille. Tout n’était pas perdu.

De cette première découverte, creuser devint une obsession. Journuit après journuit. Creuser et creuser encore. Des îlots de fouilles apparutrent un peu partout. Des campements de fortunes se formèrent autour d'excavations centrales qui prenaient des proportions plus ou moins importantes, tant en largeur qu'en profondeur, selon le nombre de fouilleurs qui creusaient au sein d'un même emplacement. Lorsque le sol restait muet, ce qui n'était pas rare, les cavités ainsi engendrées devenaient des trous d'habitation, des terriers aménagés avec des restes d’objets plasmifiés permettant de se cacher plus facilement du soleil. Des chemins de passage entre les trous s’aménagèrent naturellement. Un semblant de cité semi-enterrée s’esquissa. Chacun creusait comme il pouvait pour trouver de nouveaux vestiges qui donneraient de nouveaux indices comme autant de pièces du puzzle. Chaque objet trouvé se transformait en histoire, devenant très vite une légende ou finissait recyclé, quand le plasma qui le recouvrait ne l'avait pas complètement rendu inutilisable.

Parfois, certains objets provoquaient des réminiscences de souvenirs chez certains, et même si il était difficile de savoir si ces résurgences avaient une quelconque ressemblance avec une réalité passée, les fouilleurs les prenaient comme elles venaient, s’ajoutant comme une pièce de plus au puzzle du passé. Comme ces petits objets fins et rectangulaires présents en quantités astronomiques dans le sol qui soit disant permettaient de faire des tas de choses extraordinaires, comme se voir et se parler à distance. Avait-on été capable de telles prouesses ? On pouvait en douter vu la situation, mais l'idée séduisait par sa drôlerie. On s'amusait souvent à parler dans ces plaquettes plasmifiées. Cela semblait ridicule mais ça amusait les enfants tout en mettant un peu de gaieté dans la rudesse du quotidien où il n’y avait que peu de place aux rires.

L’espoir revint, faible mais présent. L’idée naquit dans les esprits qu’il y avait certainement quelque chose quelque part sous terre, qui les attendait, prêt à améliorer leur conditions de survivants. Quelque chose qui aurait été épargné par le plasma, quelque chose que ceux d’avant auraient protégés, choyés, suavegarder, juste pour eux, ceux d’après.

 

*

 

A la onzième journuit du soixante sixième cycle de solune, la plus inespérée et étrange des découvertes allait devenir l'objet le plus précieux, le sujet le plus intarissable de toutes les conversations des solunes à venir, orientant inexorablement le devenir de leur fragile organisation et ravivant pour longtemps la flamme de leurs pauvres âmes nésiques.

C'était une journuit comme les autres. Une de plus à creuser dans l'espoir de trouver un truc qui illuminerait l'obscurité de leurs cavités mémorielles, qui d'un coup les frapperait de plein fouet, un coup de marteau au bon endroit du lobe souvenir. Autre chose que des carcasses d'engins rouillés, d'objets en tout genre, de machins cassés, vitrifiés, trop souvent inexploitables.

Là ! D'un coup, une étrange petite rondeur dépassait du sol. On aurait dit le haut d'une tête.

Non, on n'aurait pas seulement dit : c'était le haut d'une tête. Un cuir chevelu, puis un front et bientôt des yeux, un nez, une bouche. Les deux fouilleurs qui se trouvaient là, s'arrêtèrent de creuser, restant à genou, bouches bées, face à face, immobiles, incrédules, les mains encore fumantes de la poussière de sable qu'ils venaient de déblayer autour de cette tête. Cette tête, à peine sortie du sol, qui les regardait sans rien dire, derrière ses lunettes vitreuses, le visage entièrement recouvert de plasma.

Elle ne semblait pas surprise de leur présence, voir même amusée, comme si elle savait que tôt ou tard, on la trouverait. En l'observant de près, on pouvait constater qu'elle affichait une fine contorsion malicieuse des lèvres qui annonçait sa jubilation de statue à ne jamais rien livrer de son énigme.

Immédiatement, toute la tribu de Qat se réunit autour de cette découverte inouïe, prenant conscience qu’il ne s'agissait pas d'un engin quelconque, d'un objet usuel ou d'une nouvelle excentricité du passé.

Là, ils se tenaient face à eux-mêmes ! C'était comme s’ils venaient de se trouver !

Et, lorsque les monceaux de sables et de terre vitrifiée furent évacués, étrangement, ce que cet étrange trésor livra, les bouleversa. Le corps de cette statue, de cet être, ils ne savaient pas encore comment l'appeler, était complètement lié à des restes d'objets plasmifiés comme ceux qu'ils trouvaient partout. Ces amas de matière, de débris enchevêtrés les uns aux autres, semblaient appartenir à son corps, pas seulement collés à lui, ils coulaient de son bras droit, coulaient comme une vomissure, comme si ce bras gangréné de détritus, avait commencé à se métamorphoser. Et plus étonnant encore, cet être statufié était figé en plein mouvement : il marchait.

A le regarder trop longtemps, ils auraient juré que d'un coup, il allait se mettre à avancer. Ils le baptisèrent le « marcheur d'épave » et une légende jaillit des profondeurs obscures de leurs mémoires, faisant voler en éclat les parois de leurs crânes pour en laisser sortir un fragment de passé. On raconta que ceux d'avant avaient organisé leur société autour de la création et l'accumulation de milliards d'objets plus ou moins utiles mais néanmoins rendus indispensables au quotidien. Quand un objet ne marchait plus, on le jetait et on le remplaçait, tout simplement.

C'est ainsi que des tonnes de débris se seraient retrouvés enfouit sous leurs pieds.

Certains auraient tentés de lutter contre cette pollution, n'ayant plus qu'un unique but : transporter leurs résidus avec eux dans un long voyage pour les déposer en un endroit où ils ne souilleraient pas la planète. Ils n'arrivaient plus à accepter que leurs propres objets devenus obsolètes viennent renforcer les montagnes d'immondices déjà enfouis sous terre.

Les marcheurs d'épave parcouraient le monde en un voyage sans fin car il n' y avait nulle part où déposer leur charge. Entassant de plus en plus d'objets au fur et à mesure de leur périple, ceux qui les ont vu passer racontent que les marcheurs, peu à peu, se fondaient, se mêlaient à leurs bagages de rebuts, ne ressemblant à la fin qu'à des êtres hybrides mi chair mi débris, ne ressemblant plus à rien de connu. Comme des chenilles devenues papillons, les marcheurs devenaient des créatures mythologiques, des chimères composées de parties disparates, formant un ensemble sans unité, errant sans agressivité parmi les hommes, à la recherche d'un sanctuaire utopique où ils pourraient se libérer de leur lourd, lourd fardeau. Cette fable fut la première d'une longue série.

Les journuits qui suivirent d’autres têtes surgirent des entrailles du désert. D’autres prodiges figés eux aussi en plein mouvement, énigmatiques, fantastiques et irréels derrière leur peau de plasma commencèrent à être exhumer de cette terre bavarde et désolée.

Les zonez de fouilles s’agrandirent. Partout, ces témoins silencieux d’un monde révolu apparurent avec leur lot de légende, figés dans leur geste posthume, libérés de leur tombeaux de cendre noire. Des êtres mi-humain, mi-machine, des hommes transpercés de toutes part d'excroissances végétales plasmifiées, un groupe d'enfants réunis dans un silence intemporel en train de jouer dans un jardin de cendre, deus êtres enlacés dans la solitude figée de leur éternité. Leur nombre ne cessait de croître, solune après solune, pesant toujours un peu plus sur les épaules trop maigres et trop petites de leurs libérateurs pour porter tout le poids de la mémoire qu'ils représentaient.

Il fallut leur donner un nom. On les appela les Médusés en résonance avec une légende colportée par un Arpenteur de Cendre, un de ces solitaires nomades, parcourant seul le désert à la recherche de leur propre passé. Il affirmait se souvenir de la fin du monde d'avant le Grand Solstice. Il affirmait qu'une épidémie frappa l'humanité et qu’elle avait touchée uniquement les personnes qui faisaient preuve de trop de sensibilité. En quelque sorte, plus un être prenait conscience de son environnement proche, plus il prenait conscience de la nature profonde des choses, plus il se figeait comme une statue de sel. Il soutenait que cette épidémie portait le nom de Gorgone à l'image d'un monstre ancestral qui pétrifiait les chairs et les os des plus fragiles, des plus sensibles. Ainsi, ces êtres furent baptisés et la zone de désert désolé qui peu à peu prenait la forme d’une étrange ville statuaire, le fut également, prenant le nom de Gorgopolitis, la cité oubliée de la Gorgone.

 

*

 

Ainsi, Solune après Solune, le nouveau monde de Qat, entama sa lente reconstruction au cœur d’une cité hantées de figures humaines sorties des abîmes d’un passé fantôme. Creuser revenait à retirer les voiles blancs posés sur les meubles d’une maison hantée, délivrant à chaque brassée de sable, les souvenirs de ses spectres.

Ils marchaient sur les ruines de leur amnésie collective et des pans entiers de mémoire se détachaient par moments de leurs crânes délabrés. Le monde de leurs ancêtres leur tombait alors dessus sans prévenir, incomplet, laissant entrevoir que les choses ne furent pas toujours ainsi. Qu'il y eu l'opulence, d’autres formes de vie, d’autres nourritures que le Lipia. Et ce monde perdu se tordait tel une bête sauvage qui refusait de se laisser apprivoiser, se livrant d'un coup clairement à leurs yeux malvoyants et se dérobant l'instant d'après sous leurs pieds mal assurés. Sable mouvant boulimique qui les mâchait et les digérait avant de les recracher loin de lui, ne leur laissant qu'un sentiment de solitude orpheline.

Chaque Médusé apportait son lot de légendes nouvelles. Ceux qui semblaient les plus doués à raconter, se virent assigner la lourde tache de fournir des interprétations. On les appela les Rassembleurs de Mémoire. Quant à ceux qui fouillaient, ils prirent le nom d'Archéos. Qat était l’un d’eux. En peu de temps, ils eurent l'impression de retrouver une identité commune, même si les interprétations des Rassembleurs se voyaient constamment remises en cause. La mémoire était devenue une religion, la fouille du sol une pratique quotidienne, les Médusés, des balises fantomatiques dans les brumes d'une mer d'oubli. Un nouveau monde, frêle et fragile, en suspension se dessinait à nouveau.

Peut-être que ces êtres sortaient tout simplement de la tête d'un artiste fou, mais quelle importance, ils étaient devenus l'objet suprême de leur rédemption. Grâce à eux, ils avaient pleinement pris conscience que le passé était une condition de leur avenir, une matière à bâtir et ce nouveau monde s’écrirait désormais comme un livre se terminant par « Il était une fois » et dont l’histoire commencerait après la fin, une histoire au-delà des dernières pages.

 

à suivre...

chapitre 1 / 4-5

4

 

Qat avait découvert l’un des vestiges les plus précieux de la cité. Un objet rare du fait de son état quasi intact et de la source de connaissances qu’il contenait sur le monde d’avant. Elle s’était d’abord demandée ce que pouvait bien vouloir dire les formes qui s’enchaînaient les unes après les autres comme des symboles, remplissant des pages pour la plupart coagulées entre elles par le plasma. C’était comme si sa vision d’abord floue, était passée peu à peu au net. Les symboles devinrent des lettres et les lettres des mots, les mots des images que son imagination devait parfois combler. Eléphant : Très grand mammifère herbivore, à corps massif, à peau rugueuse, à grandes oreilles plates, au nez allongé en trompe et à défenses d'ivoire, vivant principalement en Asie et en Afrique. Qu’est ce que c’était l’Asie et l’Afrique. Des cités, des parties du désert de l’Oubli. Table : meuble sur pied(s) comportant une surface plane. Meuble : objet mobile à usage domestique. L’objet qui reflétait son image était donc un meuble. Miroir, c’était comme que ça s’appelait : Objet constitué d'une surface polie qui sert à réfléchir la lumière, à refléter l'image des personnes et des choses. Et lui, lo’bjet de tant de savoir, c’était un livre. C’était le livre des mots. C’est comme ça qu’elle l’avait appelé. Qat passa la plus claire partie de son temps à le déchiffrer et à apprendre à ceux qui en avait la facilité.

Grâce à lui, ils redonnèrent des noms aux choses qui n’en avaient plus, ainsi qu’à eux-mêmes, se rapprochant peut-être de ce mot qui les définissait tous : humain. La centaine d’habitants qui formaient Gorgopolitis se rebaptisèrent avec les mots de trois lettres trouvés dans le Livre. Une manière renforcer leur sentiment d’appartenance à un groupe, se différencier de ceux qui venaient d’ailleurs et peut-être pour s’inventer de nouvelles identités. Chacun de ces noms les associait à un sens précis du livre des mots. Qat était le nom d’un petit arbre poussant dans des régions arides. Il était source de vigueur pour celui qui mangeait ces feuilles. Elle aimait cette idée de la vie trouvant son chemin partout, même dans les endroits les plus hostiles.

Ils cherchèrent d’autres livres, mais aucun de ceux qu’ils trouvèrent n’avaient survécu au plasma.

Les solstices passèrent, et, malgré cette découverte pleine d’espoir, sans savoir pourquoi, peut-être depuis le jour où elle avait découvert le mot mélancolie, peu à peu Qat en ressentit tout le sens et cessa d’y croire.

Plus les Médusés émergeaient du désert, plus elle creusait sans conviction, n’arrivant plus à s’accrocher à cette gigantesque énergie de survivance. Elle se sentait éloignée de ces Archéos qui grignotaient la pierre et refoulaient le sable sans cesse, sans se plaindre, malgré les morsures du soleil, les fièvres, les blessures mortelles, les éboulements fréquents, la fatigue qui venait s’ajouter à la soif et la faim. Et puis, à perte de vue, les monticules de matières, les déchirures dans le sol comme autant de portes ouvertes vers une exhumation collective, où chacun espérait en silence qu’un de ces médusés ou n’importe quoi d’autre face soudain rejaillir sa propre histoire, lui remémore son identité d’avant. C’était devenu pour la plupart obsessionnel.

Qat aussi en était arrivé là. Ca ne suffisait plus de coller des morceaux brisés de passé factice sur le reflet d’un visage qui lui était inconnu à elle-même. Cette étrangère qui dormait en elle et qui au fond lui faisait peur. N’était-elle pas coupable de ce qu’ils vivaient après tout ? Si ça se trouve, chacun d’eux avait participé à un niveau ou à un autre à ce que ce monde ne soit plus que cendre et fournaise. Peut-être bien, que chacun d’eux était en partie responsable de par ses actes, et qu’il valait mieux ne pas se souvenir de leurs anciennes vies. Comment pourraient-ils continuer avec le poids de la culpabilité, si ils se rendaient compte d’une telle vérité.

Ce qu’ils déterraient était tellement peu reluisant !

Les Médusés dépeignaient pour la plupart une civilisation en proie aux pire maux. Une époque plutôt effroyable, marquée par les guerres, l'intolérance, l'individualisme, l'avidité, les épidémies et les catastrophes naturelles. Était-ce d’eux-mêmes qu’ils parlaient ? Était-il si important de connaître le passé ? A quoi cela servait de retourner le sol de Gorgopolitis si ce n'était que pour réveiller les pires cauchemars de ce qui restait de l’humanité ? A quoi bon continuer de déterrer un monde qui n'avait eu de cesse d'aller toujours plus loin dans le pire ? Restait-il quelque chose à trouver qui vaille la peine de continuer de creuser ? Pourquoi avait-on si besoin de se souvenir d'abord ? Ne pouvait-on pas vivre sans mémoire ?

Chaque nouvelle journuit amenait sa question et derrière chaque point d'interrogation se trouvait le doute de plus en plus persistant dans la tête de Qat. Et elle se rendait compte qu’elle n’était pas la seule. Elle n’avait juste pas le courage de suivre l’exemple de ceux qui prenaient le risque de quitter Gorgopolitis, pour chercher quelque chose d’autre, ailleurs.

Le Grand Mémorium, le doyen de la cité, rappelait quotidiennement le caractère divin des Médusés. « Divin » était un mot du livre que le Grand Mémorium aimait utiliser et qui était peu familier à leurs cervelles d’amnésiques. Le livre des mots l'expliquait comme étant un objet, une chose, une idée que l'on place au plus haut dans la hiérarchie de nos valeurs et à qui on sacrifie tout. Qat se méfiait du discours du Grand Mémorium et du caractère trop « divin » qu'il voulait donner à leurs fouilles et à l'organisation toute entière de la cité. Si ces statues étaient sorties tout droit de l’esprit d’une divinité, qu’est-ce qui pouvait placer si haut le flagrant délit d’horreur et de désastre de leur derniers gestes posthumes ?

Contrairement à Max, son compagnon des premières journuits, qui ne cessait jamais de creuser et de creuser toujours plus profondément, Qat suivait de loin et creusait de moins en moins efficacement. Max l’avait bien remarqué, mais plutôt que de presser Qat à la tache, il mettait les bouchées doubles. Le dernier médusé qu’ils avaient découverts ensemble avait pourtant été porteur de sens, restant paradoxalement une énigme pour les rassembleurs. Il était debout, les mains dans le dos, l’air serein, comme s’il était concentré à regarder quelque chose. Ce qui l’attirait, nul ne le saurait certainement jamais. Il avait emporté son secret dans l’immobilité du temps, mais bien des rumeurs circulèrent. Qu’est-ce qui fut si fort pour pétrifier cet être de plasma dans un état contemplatif. Max aimait raconter qu’il suffisait de se placer dans l’axe exact de celui qu’il avait appelé le Contemplant et de regarder dans la même direction que lui avec le plus grande des sérénités pour voir ce qui le médusa !

Qat aimait Max. C’est lui qu’elle voyait quand elle se plaçait derrière le contemplant. Lui qui continuait à creuser, sans jamais rien remettre en cause. Une force pure qui portait à lui seul l’espoir d’un monde encore possible. C’était lui qui l’empêchait de retourner au néant chaque nuit, s’allongeant près d’elle dans leur lit de sable, ses mains meurtries et endurcies qui trouvaient malgré tout la délicatesse d’éveiller sa poitrine meutries à ses caresses avant de descendre le long de son ventre. Qat n’avait alors plus envie de se rappeler.

Juste envie de tout oublier. Oublier l’inconfort du trou qui leur servait de couche. Oublier le silence des ciels sans vies. Disparaître toute entière dans cette étreinte. Coller toutes les parties de son corps au corps de Max pour imprégner chaque pore de sa peau, de son arôme. Fermer les yeux, ne plus rien savoir, ne plus creuser, ne plus rien chercher d’autre que cet instant, le présent. Une invasion soudaine de joie et de bonheur. La sensation que sa fin était proche et que son dernier souffle était un soupir de jouissance, recollant tous les morceaux de son être à celui de Max, affranchis tous deux de tous les fardeaux, nettoyés du passé, acquittés de l’avenir, revenus au point de départ, à l’origine nue, jumeaux en fusion dans la même matrice désolée, heureux dans le vide absolu de l’amnésie, les derniers êtres sur terre brandissant leur amour comme l’ultime acte de l’humanité.

 

*

Et puis vint le jour funeste où Max disparut sous un éboulement.

*

 

Célébrer la perte de la mémoire à travers celle des morts, tel était le fondement de la cérémonie du rappel. Un paradoxe de plus dans un monde orphelin de lui-même, en déséquilibre permanent entre passé incertain et avenir sans substance.

Toute la cité se réunissait devant un énorme trou traversé par un pont étroit fait de vestiges compactés les uns aux autres. Un ouvrage fragile, un pont comme de ceux qu'il faut entretenir en permanence, qui demandent toute notre attention et qui, même lorsque l'on croit qu'ils sont bien solides et que l'on tourne le dos un instant pour se reposer, s'écroulent derrière vous pour vous faire savoir qu'ils ne supportent pas qu'on les abandonnent. Un pont qui les reliait à ceux d'avant et à eux-mêmes. D'un côté, les Médusés, de l'autre, les survivants. D'un côté, l'immobile, de l'autre, le mouvement. D'un côté, Qat, de l’autre, Max. Et sous le pont, le trou de mémoire. C'est comme ça qu'ils l'appelaient.

Le doyen de la cité s'y engageait le premier, s'arrêtant en plein milieu pour jeter quelques poignées de Lipia dans le trou, offrant ainsi de la nourriture à l'oubli, glouton jamais rassasié.

Une fois l'offrande terminée, il reprenait son chemin jusqu'à l'autre extrémité du pont, puis il invitait tous ceux qui avaient perdu un proche dans le cycle de solune passé, à le rejoindre. Cette traversée funeste ne se faisait pas en silence. Ceux qui restaient sur la rive accompagnaient leur passage par un chant doux, presque intérieur, oscillant sur trois ou quatre notes maximum. Un chant de doléance, de partage. Quand le dernier passeur retrouvait la terre ferme, le doyen commençait à répéter une série de gestes en prenant la direction des Médusés, suivi par tous les passeurs du trou de mémoire. Chacun leur tour, ils déposaient les vestiches de leurs défunts aux pieds des Médusés, en symbole de leurs retrouvailles avec ceux d'avant.

Les vestiches étaient des objets retrouvés et précieusement gardés pour certains comme des portes-bonheur, pour d'autres, comme une façon de ne pas perdre pied avec la réalité, se rassurer en possédant quelque chose qui fut à soi, qui participait à la construction d'une identité nouvelle, reliant personnellement au passé.

Par ce geste posthume, les morts recouvraient symboliquement la mémoire, se souvenant enfin de qui ils furent jadis, à nouveau entier. Ce moment d'apothéose de la cérémonie donnait l'espoir aux survivants de retrouver un jour eux aussi leur véritable identité.

Qat déposa une vieille plaque rongée pas la rouille sur laquelle on devinait encore l’image d’un homme vêtu tout de noir sur fond de flammes, avec l'inscription à peine lisible : Mad Max.

C’était l’un des premiers vestiges que Max avait trouvé, c’est pour ça qu’il avait choisi ce nom parmi les lettres de trois. Lui, qui était d’un caractère plutôt calme, alors que l'image sur la plaque renvoyait la colère, la violence et l’agitation.

Quand le recueillement se terminait, les chants s'arrêtaient et la convergence finale pouvait débuter. Tout le monde se dispersait pour rejoindre les rassembleurs de mémoire réunis pour conter les légendes des Médusés. Des cercles se formaient autour d’eux et tout le reste de la journuit débordait de légendes sur le monde d'avant. Les cœurs s'enivraient de fables. Les Archéos prenaient la parole pour raconter leurs anecdotes d'extraction, décrivant en détail chaque étape de leurs fouilles. Les arpenteurs de mémoire qui se trouvaient là, amenaient leurs propres interprétations et les mythes s'entremêlaient, se formaient et se déformaient d'une bouche à l'autre, se réinventant sans cesse. C’était comme le fruit de la fécondation de l'oubli et de la mémoire, fertilisant de bon augure pour le cycle de solune à venir. Le pont du trou de mémoire était passé dans les mots, devenant pont de verbe entre les Hommes, passerelle invisible s'arc-boutant au dessus du temps pour frayer un passage entre le passé et le futur, ce qui fut et ce qui sera.

 

Cette journuit là, Qat resta à l’écart, silencieuse, seule.

 

 

5

 

Survivre quoiqu’il arrive, lui paraissait ridicule. La survie est liée au désir de vivre et s’il n'y a plus rien à désirer, plus rien à savourer, il n’y a plus de survie possible, plus d'envie de se battre pour quelque chose. On se ramollit et on finit par disparaître, ce qui est pire que mourir. Voilà les pensées qui percutait l’esprit de Qat toute la journuit. Le terrier dans lequel elle avait retrouvée si souvent Max était glacial et même le soleil n’arrivait pas à le réchauffer. Elle avait peu à peu l’impression de se figer comme si tôt ou tard, elle allait rejoindre la cohorte des médusés, cesser de bouger, prise au piège dans l’éternité immobile du désert, une figurine de plasma de plus. Elle déambulait au milieu d’eux à longueur de temps, errante, l’esprit vide entre leurs ombres fantomatiques, cherchant une vérité à travers deux de ces spécimens, figés, silencieux, enlacés l'un à l'autre comme pour ne pas se perdre dans les abysses ensablées du temps. Il suffisait de les regarder un instant pour sentir toute l'ampleur de leur catastrophe, éprouver le sentiment de soulagement d'être enfin revenu à la lumière.

Elle scrutait l’horizon, se disait qu’elle pourrait s’en aller maintenant que plus rien ne la retenait. Les départs de la cité n’étaient pas rares. Ceux qui partaient ne revenaient jamais, mais c’était peut-être bien comme ça. Ne plus revenir en arrière, ne plus creuser, ne plus chercher à savoir et seulement disparaître dans le trou de mémoire. C’était comme si l’amnésie frappait une deuxième fois, définitive.

Elle quitta Gorgopolitis sans se retourner. Chacun de ses pas soulevaient la poussière de sable noir cendré dans le petit matin rougeoyant du soleil levant.

Marcher, c'est un peu comme faire prendre l'air à sa solitude. L’esprit se met en mouvement. Il vagabonde, divague et se perd sans culpabilité, embarqué dans le rythme hypnotique des pas du marcheur. Le décor avance, se tord, perd ses formes, s'efface à nouveau, réapparait plus loin, avance, se tord, et ainsi de suite. C'est à la fois monotone et enivrant. Et au bout d’un temps incertain, on se retourne, et il n’y a plus qu’une ligne d’horizon parfaite. Plus aucune trace de l’endroit que l’on a quitté. Tout autour de Qat, le désert, aussi plat derrière que devant, comme si tout avait été effacé. Elle se demanda combien de temps s'était écoulé ? Combien de distance avait-elle parcourue ? Un vide insondable et béant l’envahit, curieusement proche de l'extase. Tout autour d’elle le regard glissa. Plus rien à quoi se raccrocher. Elle était perdue, mais ce n'était pas grave. Plus rien ne l'était. Elle se laissa saisir jusqu'au moment où elle sentit les grains de sable lui rentrer dans la bouche et dans les narines comme une vague submersible. Fini de se survivre. Fini de manger des insectes, de s’enterrer vivant, de marcher, de regarder brûler à petit feu ce qui restait à aimer. Qat pris une dernière grande respiration se préparant à boire la tasse, quand un bras invisible l’agrippa et la tira vers le haut, la propulsant en dehors du sol mouvant qui déjà jubilait de la digérer.

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6

 

Les ressources essentielles à la création de biens de consommations, d'essence, etc, s'amoindrirent, conduisant les humains à l'insatisfaction. Plutôt que de chercher de nouvelles solutions, de nouveaux modes de fonctionnement, ils se comportèrent comme des enfants capricieux ne pouvant pas ou plus obtenir ce qu'ils désiraient, ce pourquoi on les avait éduqués. Ne pouvant plus avoir les ressources nécessaires à ce qui caractérisait le plus leur liberté, ils remirent en cause les valeurs sociales et morales de leur société. Ils commencèrent par se révolter contre le système qui les avait façonnés. Au début, en se rassemblant en masse autour des mêmes causes, ensuite, les autorités n’étant plus en mesure de contrôler et donner satisfaction, en groupes anarchiques et sauvages s'attaquant mutuellement les uns aux autres selon les revendications, qui pour plus de ceci, qui pour moins de cela. Selon les Rassembleurs de Mémoire, ce sentiment d’aliénation et d’irrésolution fut probablement l’un des premiers symptômes d’une grave maladie qui figea ceux d’avant.

 

*

 

Han ne partageait pas toutes ces légendes. Il était un Rassembleur de Mémoire plutôt optimiste. Même si chaque nouvelle extraction du sol de Gorgopolitis aggravait un peu plus le poids du passé, il restait persuadé que ceux d’avant n’avaient pas été aussi néfastes qu’on ne laissait l’entendre. Ils avaient bien laissé quelque chose de bon dans tout ça, quelque part.

Il aimait raconter l’histoire du trésor caché qui changerait bientôt leur destin, un Graal qui étancherait leur soif, un scarabée d’or qui les conduirait vers une île pleine de vie, un pays des merveilles où ils ne seraient plus obligés de vivre dans des trous et manger du Lipia indéfiniment. Han disait l’avoir vu lors d’une de ces méditations de rassembleur. Alors, il occupait ses longues lunes noires à partager cette histoire avec ceux qui voulaient bien l’écouter, et à rêver ensemble de ce que pouvait être ce trésor. Ils s’amusaient à faire l'inventaire des choses inutilisables qu’ils avaient déterrées depuis leur réveil, imaginant le bien fait qu'elles leurs apporteraient s’ils les retrouvaient en bon état de marche. Ils imaginaient un bidon qui ne soit pas percé pour transporter l'eau plus facilement, des outils pour creuser le sol sans difficultés et toutes sortes d’accessoires qu’il serait possible de réinventer pour améliorer le quotidien. Ils parlaient de reliques légendaires aux noms colportés de ci de là par les Arpenteurs de cendre ; comme les « lampes » qui permettaient de voir clair la nuit, les « médicaments» pour soigner les plaies et les brûlures, sans parler de toutes les autres richesses du quotidien comme par exemple des tissus neufs pour se faire de nouveaux vêtements et arrêter de porter ceux des morts, recyclés par nécessité.

C'est tellement dur d'entrer dans les habits d'un mort, surtout quand on l'a connu. A chaque fois, c’est comme si on endossait la peau d'un fantôme ou qu’on se couchait à côté de lui dans le trou qu'on lui a préparé en guise de dernière demeure. C'est comme si on lui volait son image en l'endossant. Et puis il y a l'odeur, celle de la mort qui se répand sur vous et le vide, tout froid à l'intérieur du vêtement. Il faut plusieurs journuits pour que ça se réchauffe, malgré la chaleur. C’est pour ça que dans la mesure du possible, on échange les vêtements de ses morts contre ceux d'inconnus, c’est moins dur pour tout le monde. 

Le petit groupe qui était venu écouter Han, blottis les uns contre les autres à l’orée de la fin du monde, rêvaient ainsi de vêtements neufs à leur taille et de toutes ces choses, même les plus banales que ceux du monde d'avant auraient eu la délicatesse de cacher pour eux à l'abri du temps, leur rendant la vie tellement plus facile.

 

*

 

Trouver quelque chose de bon à déterrer qui prouverait la bienfaisance de ceux d’avant. C’est ce pourquoi Han avait accepté de partir en expédition.

Il s’agissait de rejoindre une ancienne cité souterraine que d’autres âmes nésiques avaient découvert par hasard à force de creuser. Selon les rumeurs, c’est là que se trouvait le trésor de ceux d’avant. Un énorme chantier de fouille y était en cours selon les dire de Yori et de plus en plus de fouilleurs rejoignaient l’endroit. Yori était arpenteur de cendre. Le plus connu à Gorgopolitis pour avoir arpenter le désert de long en large en restant en vie. Personne ne savait d’où il venait. Il ne parlait jamais de lui. A chacun de ses passages, il se contentait de porter les nouvelles rumeurs de l’extérieur. Considéré comme le meilleur des guides pour cette excursion, il connaissait sûrement plus de légendes que n’importe quel rassembleur de la cité et chacun de ses passages à gorgopolitis faisait l’objet de long rassemblements autour de ses récits.

Il en est un en particulier qui revenait régulièrement, parlant d’un lieu qu’il nommait le Gouffre Sanctuaire de l’autre côté des frontières connues du désert de l’Oubli, au sommet des Monts Gorgo, le bout du monde connu.

On y entrait par le haut d’un gigantesque cratère où la roche érodée par les vents coulait en cascade de pierre comme des torrents d’eau plasmifiés se déversant vers le fond d’un puits vertigineux. Yori était persuadé que c’était le centre même d’où avait jaillit le soleil. Un trou béant ouvert au sommet d’une grande montagne qui aurait été creusée par un géant lui-même amnésique. Un abîme de pierre qui retenait à la verticale même de ses flans, des centaines d’humains fossilisés, médusés. Sur plusieurs niveaux, on pouvait les voir, assis les uns à côté des autres dans des alcôves de pierre, leur corps reliés par des excroissances de fils étranges comme des tentacules. Ils portaient des masques qui descendaient jusqu’en bas de leurs yeux.

L’arpenteur du bout du monde racontait que ceux d’avant avaient développé des modes d’existences par delà le temps et l’espace via des technologies complexes qui les conduisirent à des extrémités sans retour.

Une époque où le monde allait tellement vite que seul comptait le présent, où chaque seconde s’éloignait à la vitesse de la lumière, où hier était déjà demain. On ne pouvait plus se retourner sans tituber et perdre l’équilibre, on ne pouvait pas regarder au-delà de son nez sans que l’avenir devienne flou à en donner la nausée. Tout paraissait toujours nouveau et chaque chose nouvelle était promut à la putréfaction à la seconde même où elle était crée. Les espèces végétales n’avaient plus de racine, les humains plus de lien direct. A force de vivre dans ce flux virtuel d’information et de communication, Il devint pratique pour tout un tas de raison comme l’hygiène, le contrôle des foules, la protection des espèces, de ne se voir et se parler qu’à distance, et peu à peu, le monde perdit le sens du contact. Ceux qui essayaient d’emprunter les vieilles voies d’échange direct, étaient pris pour des agresseurs ou des fous. Deux mondes s’opposèrent et s’affrontèrent violemment. Ceux qui désiraient toujours plus de contact à distance, s’y sentant en totale sécurité par rapport à un monde extérieur toujours plus pollué et malade, et ceux qui tentaient de reconnecter les liens direct au risque de leurs vies. Il paraîtrait même qu’à la fin même l’amour se vivait à distance.

Cette pratique ritualisée répandue au monde entier, marqua l’avènement des individualismes et peu à peu, sans plus s’en rendre compte, l’humanité pris le chemin sans retour de la séparation du corps et de l’esprit où les chairs dématérialisées, entretenues dans leur strict minimum vital végétaient dans des capsules individuelles, pendant que les esprits voyageaient librement au cœur de leurs égos.

L’arpenteur était persuadé que nous étions les victimes d’un incident qui nous auraient éjecté de nos capsules, nous rendant à la réalité amnésique de nos corps trop longtemps oubliés.

 

*

 

Si pour Yori, il n’y avait rien de plus à attendre, le désert s’étendant sans fin avec les mêmes vestiges figés d’un monde en suspens, ce n’était pas ce que ressentait Han. C’était la première fois qu’il quittait Gorgopolitis et l’idée de se forger sa propre opinion suffisait à le motiver. Certes, il savait que ça ne serait pas un voyage dépourvu de dangers. Comme Tout le monde il avait entendu parler des mangeurs de souvenirs. Il savait ce que ces cannibales faisaient endurer à leurs victimes pour pouvoir retrouver le chemin de leur propre mémoire. Il y avait aussi le désert, partout brûlant et sans concession.

La première étape de leur périple devait les conduire à seulement quelques journuits de la cité, là où un petit groupe d’âmes nésiques avaient récemment découvert d’autres Médusés. Ensuite, comme le disait Yori, ils continueraient à tracer la cendre pendant quasiment un cycle de Solune entier avant d’arriver à destination. Ils avaient de quoi se protéger du soleil pendant les pics de fournaise, les outils nécessaires pour s’approvisionner, lipièges et draineurs, des barres de fer encore assez solides pour se défendre en cas d’agression.

A la trente sixième journuit du deux cent trente troisième cycle de solune, ils étaient une petite dizaine au départ de la cité prêt à partir en quête du vestige devenu le plus convoité après l’eau mais tout aussi abstrait dans leur têtes : l’espoir.

 

 

7

 

Adossée au flan d’un monticule de sable qui la couvrait d’ombre jusqu’aux pieds, Qat se sentait las et dépourvue d’envie. Sa gorge était sèche. Ses lèvres lui faisaient atrocement mal. Elle n’arrivait pas à y passer la langue sans qu’une brûlure ne la fasse souffrir. Pendant plusieurs journuits, le monde lui était parvenu par vagues successives d’images floues entre deux marées d’inconscience, se sentant déplacée d’un point à un autre sans trouver la moindre force pour opposer une quelconque résistance, percevant par moment des voix lointaines, des silhouettes fantomatiques laissant apparaître parfois un visage familier qui lui souriait. Et toujours ce sable noir à perte de vue et la sensation de chaleur vive sur sa peau. A quoi pourrait ressembler l’au-delà pour un survivant ? A moins que la douleur et le désert ne continuent pour lui après la mort, il semblait que Qat soit toujours en vie, comprenant l’ampleur de sa défaite. Elle avait beau la rejeter, la vie revenait obstinément dans ses veines. Elle sentit quelqu’un approcher dans son dos. Un homme grand, maigre, chauve, le visage familier de ses dernières journuits d’abstraction et de fièvre. Il s’approcha d’elle, s’agenouilla, lui sourit en lui tendant le récipient d’un draineur de Lipia. Qat l’accepta et bu à contre cœur le jus jaunâtre. Elle le reconnu tout de suite.

C’était l’un des sept rassembleurs qui avaient été en charge de l’interprétation du médusé sans visage, « l’amnésique » comme on l’avait nommé. Source de bien des conflits, ce nom s'articula sur toutes les lèvres dans la cité vestige, marquant les esprits et l’histoire de Gorgopolitis. L'amnésique n'avait ni bouche, ni yeux, ni oreille, rien. Une peau de plasma toute lisse. C'était presque insupportable à regarder. Ça mettait mal à l'aise. Il était pour ainsi dire sans identité. Les légendes sur sa rumeur s’étaient vite transformées en superstitions, implantant une idée nouvelle dans les esprits : la crainte qu'un nouveau plongeon dans le vide soit possible, qu'une nouvelle vague d'amnésie arrive. Il était le médusé de trop, celui que l’on n’aurait pas dû extraire, celui qui allait attirer le mauvais œil. Les plus septiques affichaient sans crainte leurs convictions. Voilà ce qui devait se passer à force de fouiller dans le passé. C'était comme si on avait réveillé le mal, comme s’il avait d'un coup pris corps, comme une maladie contagieuse que le sans visage apportait avec lui.

Pour calmer les esprits, il fut mis en quarantaine et on évita de l'approcher. Mais ça ne régla pas le problème. De le savoir dans la cité ne rassurait personne. Les fouilles se mirent à avancer au ralenti et la plupart des Archéos avaient peur de ce qu'ils pourraient encore trouver en creusant. La tension était palpable dans l'air chaud. Des conflits commencèrent à éclater sur la marche à suivre pour sortir de cette impasse.

Très tôt, juste avant l'aube de la dernière journuit du cent vingtième cycle de Solune très exactement, une date qui allait laisser sa marque dans toutes les mémoires, un groupe de sept rassembleurs unirent leur moire pour tenter de lire au-delà sa chair de plasma.

Les rassembleurs nourrissaient un culte profond à la mémoire. Retrouver une trace, affranchir le passé, créer le terreau nécessaire à l’enracinement d’un avenir. Ils avaient inventé des chants en guise de prières qu’ils incantaient en cœur. Ils représentaient ce qui se rapprochait le plus de la ferveur « divine » pronée par le Grand Mémorium.

 

Un Rassembleur de Mémoire est entièrement dévoué à sa tâche.

Il interprète la matière extirpée du néant.

Il est le pèlerin du passé, va et vient sans crainte de se perdre dans les brumes de l'oubli.

Ces récits son sa nourriture, ils lui apportent secours et réconfort,

Et guident les âmes nésiques, redonnant sens et espoir à leur présent.

Chaque soleil, le rassembleur de Mémoire pratique le Moire avec assiduité

Le moire est un rebond de la mémoire,

Une réminiscence d'un vécu passé enfouit au fond de lui,

Un fil tendu qui le relit à toute forme de vie passée, présente et future

Dans un même destin collectif.

Un même destin collectif.

Ainsi rêver, lier le passé, révélier le passé,

Telle est l'unique quête d'un rassembleur de mémoire.

 

Bien sûr, tout le monde pouvait avoir des réminiscences, comme qat en avait eu avec les mots, mais les rassembleurs en avaient fait leur quotidien. Ils avaient pour habitude de se rassembler autour de vestiges, pour tenter de provoquer un rebond collectif, assembler leurs efforts pour donner plus de force au Moire. Ils s’asseyaient en tailleur les uns à côté des autres dans la direction du soleil couchant, une trentaine de rassembleurs devant un vieil engrenage rouillé, une pale d’hélice, une carcasse d’engin roulant. La cité offrait une source intarissable d’inspirations. On pouvait ainsi les voir médimoirer en cercle autour d’un écran complètement plasmifié, détérioré, grignoté par le temps, muet.

Ils étaient sept à s’être assis autour de l’Amnésique et l'un après l'autre avaient fermé les yeux pour entrer en état de Moire. Une foule s’était constituée tout autour d'eux. Que pouvait bien révéler cette statut monstrueuse sur le monde de ceux d'avant. La cité n'avait jamais été aussi silencieuse. Plus un seul bruit de sable charrié, de pierre entrechoquée, plus un seul Archéos ne retournant le sol. Tout le monde avait cessé de creuser. Tout Gorgopolitis était suspendu au battement de cil des rassembleurs, attendant que d'un instant à l'autre l'un d'eux ouvre les yeux et révèle sa vision.

A tour de rôle, six des rassembleurs se réveillèrent de leur voyage médimoiré et à chaque fois, la déception gagna la foule. Rien. Pas de rebond de la mémoire. Pas la moindre sensation. Aucune image qui ne resurgisse d’outre-temps comme un revenant qu’on aurait appelé à parler une dernière fois aux vivants lors d’une séance de spiritisme. Tout les regards étaient braqués sur le septième rassembleur qui avait toujours les yeux fermés.

C’était lui. Maintenant qu’il se tenait devant elle, Qat le revoyait clairement dans le cercle des Rassembleurs au moment où il se releva pour révéler à la foule en suspens, le rebond de sa mémoire.

Qat ne se souvenait plus exactement de l’interprétation qu’il donna au sans visage, mais grâce à lui il retrouva un semblant de figure humaine, devenant celui qui ne voulait plus ni voir, ni entendre, ni ressentir le monde, développant d’autres sens plus tactiles pour mieux le réinventer. La fable se créa ainsi et l’Amnésique reprit sa place dans le panthéon des Médusés, bien que toujours évité par bon nombres d’Archéos qui ne croyaient pas vraiment à la belle histoire du septième rassembleur. En dehors de leur parole, on ne pouvait avoir aucune certitude sur la véracité de leur prédiction, ou plutôt leur antédiction.

 

*

 

Han expliqua à Qat comment il l’avait trouvée inconsciente au milieu du désert. Une grande chance qu’il soit passé par là avant que le soleil ne la roussisse jusqu’aux os. Qat ne répondit rien. Pas même un remerciement, bien qu’au fond, elle lui était reconnaissante. Il lui proposa de l’ accompagner avec les autres membres de l’expédition jusqu’à la nouvelle zone d’extraction. Qat accepta trop lasse pour refuser.

Elle se mit en marche, machinalement, emboîtant le pas de ces nouveaux compagnons, sentant le désert la transformer pas après pas, journuit après journuit, recouvrant tout derrière son passage, enfouissant ses blessures et lui donnant une nouvelle conscience, nomade et instinctive. Yori lui appris à écouter le désert, à l’intégrer plutôt qu’à le subir. Il lui fit découvrir les grâces d'un monde évanoui qui n'avait pas tout perdu de sa beauté. La nuit était propice à l’apprentissage de ce langage nouveau. La température redescendait un peu, juste assez pour permettre de mieux respirer. Dans le ciel, des milliers de points lumineux renvoyaient les rumeurs du vivant. Enveloppée dans la solitude de son linceul de cendres, Qat écoutait Yori parler du désert comme d’un être à part entière avec lequel il était possible de communiquer. Il suffisait d’en écouter les mots projetés par le vent dans les dunes, les grains de sable s’entrechoquant et provoquant des collisions de consonnes qui prenaient de plus en plus d’ampleur pour devenir des vibrations de voyelles folles déboulant comme des avalanches anarchiques tout autour d’elle. Était-ce cela que le livre des mots appelait « musique » ?

Qat appris à ressentir différement son environnement. Le désert devint peu à peu sa nouvelle peau, bouclier, sillage, horizon, maison, confident. Qat tentait parfois de répondre à ces mots de sable. Un écho léger au creux de l’oreille, fait de syllabes éthérées s’étiolant dans l’étymologie des étoiles et de leur chorale de silence absolu, avec parfois l’une d’elles qui sortait du chœur pour filer vers l’horizon.

Un « Lunatique » disait Han, en référence au Médusé retrouvé étrangement empêtré dans un tas de fils accrochés à son corps comme une marionnette. La légende racontait qu’il était resté suspendu à la lune à cause des nombreuses guerres que se menaient les nations avant le Grand Solstice. Principalement pour des raisons économiques, tous les moyens étaient utilisés pour convaincre du bien-fondé de nouveaux conflits auprès des populations. Façonnage des idéologies, exacerbation des pensées religieuses et des morales patriotiques, gestion stricte et exclusive des partis politiques et des administrations.

Tous ceux qui se levaient contre ces doctrines un peu partout dans le monde, se heurtaient à des murs toujours plus hauts et plus épais. On en construisait partout, de toutes formes et de toutes longueurs. Chaque nation rivalisait de créativité avec son voisin, c’était à celui qui construirait le plus haut.

Et il en est un qui surpassa tous les autres. Il portait le nom de mur de Titania. Il était si haut, qu’au sommet de sa construction, quand les constructeurs arrivèrent à la dernière rangée de briques, l’échafaudage se déroba sous leurs pieds et le seul moyen pour eux de ne pas tomber fut de s’accrocher à la lune par les câbles de leurs harnais. Depuis, on les appela les Lunatiques. Ils vivaient cramponnés à leurs cordes comme des pantins de bois dans un atelier de marionnettiste. Il passèrent tellement de temps en suspension qu’au bout d’un moment, de nouvelles cordes commencèrent à leur pousser un peu partout sur le corps. Le temps passa et les hommes trop occupés à défendre leurs murs, les oublièrent. Les lunatiques cherchèrent en vain un moyen de redescendre sur terre et pour concrétiser cet acte de délivrance, comme un prisonnier graverait chaque jour d’une croix le mur de sa cage, l’un d’eux était régulièrement désigné pour couper l’un de ses fils, marquant symboliquement le temps passé en suspension sous la lune. Un jour, il coupait le dernier fil et tombait comme un fruit trop mûr.

Ainsi, à Gorgopolitis quand passait une étoile filante à l’approche d’un nouveau cycle de Solune, les Rassembleurs disaient que c’était un Lunatique qui venait de se délivrer de son dernier fil et on le fêtait comme un symbole d’espoir et de liberté retrouvée.

S’imprégnant de ces légendes, Qat scrutait le ciel, laissant dériver ses pensées vers Gorgopolitis, les Archéos et Max quelque part, si loin, si proche, devenu Lunatique. Elle se sentait affranchie, lavée libérée de tout, revenue de nul part, survivante par delà la survie, grain de sable dans l’immensité, roulant indéfiniment parmi ses nouveaux compagnons d’arpente sur le tapis imperturbable de la fin des temps.

 

*

 

fin du chapitre 1

 

chapitre 2 / 1-2

CHAPITRE II

- PROMESSE -

 

*

 

« ...A une époque où d'étranges épidémies en tout genre comme celle de la Gorgone et autres virus, frappaient sans cesse, il en est une qui fit basculer les hommes dans le chaos. Appelée symboliquement, l'Intoléria, elle développait chez les humains une crise d'anaphylaxie sociale, les rendant mortellement intolérants aux autres. Ils ne supportaient plus l'idée qu'il puisse exister d'autres cultures, d'autres ethnies, d'autres religions, d'autres modes de pensée. Même le plus doux et tolérant des êtres devenait d'un coup ultra-violent, se méfiant des autres et les défiant jusque dans leur apparence et leur couleur de peau. Au début, on ne prêta pas trop d'importance à ce phénomène. Les autorités se contentèrent d'isoler les individus malades, mettant en cause l'éducation et le milieu social comme moteur de leur violence subite. Mais le phénomène, prenant de plus en plus d'ampleur, échappa à tout contrôle. Des populations entières se mirent à s’entre-tuer.

On n'osait plus parler, on cachait ses opinions, on ne sortait plus de chez soi que par nécessité, on évitait les grands rassemblements et un climat d'insécurité permanente s'installa. Certains cherchèrent des explications à tout ça. Des théories en tout genre inondaient les médias, jusqu'au complot visant les autorités d'état dans leur insatiable obsession du contrôle des peuples. Mais personne, pas même elles, n'était en mesure de contenir l'épidémie... »

Peut-être que les mangeurs de souvenirs étaient tous droit sortis de cette légende cauchemardesque du monde de ceux d’avant.

 

 

*

 

1

 

Zouniter serrait fort contre sa poitrine son petit ours en peluche complètement plasmifié, borgne et défiguré. Elle sentait battre son cœur dans ses tempes. Il faisait tellement de bruit, qu’elle était à peu près sûr qu’il allait la trahir et attirer l’attention. Quand les méchants hommes tous pâles avaient surgit du désert, sa mère lui avait ordonné de s’enfuir pour trouver une cachette dans la zone de fouille, ce qu’elle avait eu du mal à comprendre sur le coup. A chaque fois qu’elle s’y rendait, sa mère lui rappelait l’interdit d’aller jouer là-bas, mais cette fois, c’était différent et surtout pas un jeu lui avait-elle dit.

La zone de fouille représentait une trentaine de statues toutes figées dans la même direction et encore à moitié prisonnières du sable noir. On aurait pu imaginer une armée en marche en train de traverser une mer de prétrole, enlisée jusqu’à la taille. Pour Zouniter ce n’était rien d’autre que des présences amicales, elle était née dans le désert avec ces êtres de plasma et elle ne leur accordait pas autant d’importance que les adultes. Celui derrière lequel elle se tenait cachée dos à dos depuis un petit moment, exhumé jusqu’à la taille, portait un enfant assis sur ses épaules les mains posées sur sa tête.

Autour d’elle, les cris et le brouhaha de la panique avaient cessés, laissant la place à un silence de mort. Elle luttait contre une envie folle de sortir de sa cachette pour se mettre à courir jusqu’à son terrier et aller retrouver sa mère, s’assurer qu’elle allait bien, mais la consigne avait été claire : ne pas se montrer tant qu’on ne l’aurait pas appelée. Elle tenta un regard au dessus de l’épaule de la statue, et perçue une ombre furtive traverser entre deux médusés à quelques pas d’elle. Zouniter sentit cette envie de courir jusquà son terrier la reprendre irrésistiblement.

Elle cala son ours en peluche entre l’élastique de son pantalon et son ventre, et sans réfléchir se déplaça à quatre pattes jusqu’à la statue d’à-côté, ramassant tout son corps en boule derrière ce nouveau protecteur immobile qui portait un énorme sac dans son dos. Elle ressentait comme une légère fierté d’avoir bravé sa peur, et comme elle semblait ne pas avoir été repérée, elle se dit qu’elle pouvait recommencer en s’éloignant le plus possible tant qu’elle le pourrait. Le secret, c’était de ne pas respirer entre chaque déplacement et d’aller le plus vite possible d’un marcheur à l’autre en ne pensant à rien et en ne se retournant surtout pas. Elle traversa ainsi furtive la zone de fouille d’amont en aval jusqu’à ce qu’elle se retrouve dos à la dernière statue. A partir de là, elle ne pourrait plus se déplacer sans être à découvert. Au moment où elle se disait ça, Zouniter se rendit compte que l’ours n’était plus là. Prise de panique, elle sortit la tête de sa cachette pour tenter de le répérer, mais rien. Il pouvait être tombé n’importe où. Il fallait absolument qu’elle le retrouve. Elle ne pouvait pas l’abandonner. Elle décida de revenir sur ses pas, employant la même technique de cache-cache qui, jusque là, avait si bien marchée.

Arrivée à mi-parcours, elle vit le petit ours abandonné entre deux figures de plasma. Il était là, posé sur le dos, affichant son imperturbable sourire béat. Elle s’approcha jusqu’à n’avoir plus qu’à tendre le bras pour le saisir, quand un grondement de colère retentit à quelques statues d’elle. Certaine d’avoir été repérée, elle attrapa l’ours à la volée et repartit dans l’autre sens aussi vite qu’elle pu, en courant cette fois. Elle slaloma entre les figures de sables en direction du dernier marcheur. Derrière elle, les statues tombaient sur le sol, se brisant en plusieurs morceaux dans un vacarme chaotique, puis les bruits de furie cessèrent net. Bêtement, la seule image qui lui vint à l’esprit à ce moment là en voyant une tête rouler jusqu’à ses pieds, était celle des adultes en train de la sermonner face à ce désastre. Mais pour le moment, il y avait plus grave. La chose qui la suivait était tellement proche d’elle, qu’elle pouvait sentir la chaleur de son souffle pestilentiel.

Zouniter ne pouvait plus bouger. Tout son corps était tétanisé. Elle sentait le monstre juste derrière la statue qui s’imposait maintenant comme un dernier bastion dérisoire et fragile entre elle et lui. Elle leva les yeux et vit une main pâle aux doigts maigres et aux ongles longs, pointus et noircis de crasse se poser sur l’épaule gauche du marcheur médusé. Des cris retentirent au-delà de la zone de fouille. Ce monstre n’était pas seul. Après un instant qui sembla durer une éternité, la main se retira, la créature poussa des grognements similaires, comme si elle répondait à un appel et elle s’éloigna aussi vite qu’elle était apparue.

Zouniter resta longtemps sans oser le moindre mouvement. Son cœur avait eu beaucoup de mal à reprendre sa place dans sa poitrine. Elle avait attendu, attendu que sa mère l’appelle, jusqu’à la fin de la journuit, mais rien. Elle n’était peut-être plus là !Peut-être était-elle partie en l’oubliant, parce qu’elle était en colère face à tout les dégâts causés dans la zone de fouille ! Seule au milieu du champs de statues en ruine, l’angoisse de l’abandon lui broyait la poitrine.

 

 

2

 

 

Il leur avait fallu vingt deux journuits avant d’arriver à la nouvelle zone d’extraction. Leurs connaissances à son sujet étaient basiques. Ils savaient que de nouveaux médusés avaient été découverts. On parlait d’une trentaine de sujets.

A l’approche de la zone, ils croisèrent de nombreux vestiges éparpillés et parfois à peine déterrés, délaissés pour des fouilleurs las d’extraire toujours les mêmes carcasses de passé. Arrivé à destination, au lieu de trouver des fouilleurs en train de creuser et de rejeter le sable comme des forcenés, il n’y avait rien que silence, vide et désolation. La zone de fouille était dévastée. Les médusés jonchaient le sol en morceaux, décapités. Seuls, deux étaient encore entiers, contemplant secrètement le spectacle désolant qui venait de se jouer sous leur regard figé. Le groupe se sépara pour chercher les habitants qui semblaient avoir tous disparus. Qat descendit dans la zone de fouille avec cinq autres Archéos, pendant que Han, pris la direction des terriers qui avaient été creusés tout autour. A mi-parcours, son attention fut attirée par un ossement humain, appartenant à la partie haute d’une jambe visiblement. Tous les survivants du Grand Solstice étaient familiarisés à voir des squelettes, mais c’était curieux de voir un os seul, d’autant plus qu’il semblait poli à une extrémité et entouré d’une bande de tissu comme pour en faire une poignée. Yori s’approcha de lui, attiré par cette découverte.

Pas de doute, il s’agissait bien d’une arme de Mangeurs de Souvenirs. Ils s’en servaient pour effrayer et assomer leurs proies. En général, ils ne laissaient personne derrière eux.

Ils capturaient tous ceux qu’ils pouvaient et emportaient les morts et à l’instant où ils parlaient, ils devaient être retournés dans leur antre avec leur butin de chasse. Selon Yori, les mangeurs étaient tenaces et imprévisibles et ils n’était pas exclu qu’ils reviennent, d’autant plus que leur groupe pouvait avoir été repéré. Il vallait mieux rester sur ses gardes et surtout s’éloigner rapidement.

Han scruta avec plus de prudence les autres terriers qui se trouvaient à proximité, ne trouvant rien à part des vieux vêtements dans les alcôves servant de couchettes, quelques objets de récupérations encore utilisables posés par ci par là dans l’espace central, parfois un lipiège et des draineurs de Lipia, importés de Gorgopolitis. Il s’arrêta un instant sur un petit pendentif qui renfermait l'image ternie d'un portrait de femme. Était-ce la seule chose qui restait d'une compagne enlevée par l’amnésie ? Était-ce seulement un objet trouvé dans le sol, un vestiche de plus dont le visage était devenu familier avec le temps à celui qui l’avait trouvé ? Lambeau de mémoire fabriquée, épouse adoptée aux premiers instants d’un réveil orphelin. Han releva la tête. Quelqu’un appelait à l’aide à l’extérieur du terrier. Il reposa le pendentif et remonta rapidement.

L’appel provenait d’un terrier adjacent. Quand il arriva, il vit Eon, l’un des Archéos de l’expédition, à genou prêt d’une femme allongée à même le sol. Il lui tenait la tête et lui parlait. Han approcha et constata que la femme était inconsciente mais toujours en vie. Il arrangea quelques vêtements dans l’une des deux alcôves creusées pour faire office de couchette, et il aida Eon à l’installer, prenant soin de ne pas trop la brusquer. Son front était marqué par un filet de sang séché, comme si elle s’était cognée le crâne.

Elle n’avait ouvert les yeux que pour prononcer ce nom plusieurs fois : Zouniter.

Eon avait tenté de la questionner pour en savoir plus, mais elle n’était restée consciente que quelques instants. Han entrepris de regarder de plus prêt sa blessure et détecta une plaie sévère au niveau du cuir chevelu. Ça devait faire un moment qu’elle gisait là, car le sang avait complètement coagulé autour de la blessure. Il savait que la moindre égratignure pouvait prendre des proportions mortelles car il n’y avait aucun moyen de soigner les plaies graves. Au mieux, il pouvait essayer de la réveiller pour qu’elle s’hydrate un minimum et espérer qu’elle s’en remette, voilà tout. En plus de son statut de rassembleur de mémoire, Han faisait office de guérisseur à Gorgopolitis. Il ne l’expliquait pas, mais certains réflexes médicaux lui revenaient par moments. Une réminiscence, sans doute. Selon lui, cela ne servait pas à grande chose, à part assister impuissant les derniers instants des malades et des blessés graves. Il passa sa main sur le front de la femme et demanda à Eon d’aller lui chercher une bonne quantité de jus de Lipia.

 

*

 

Qat tenait une petite fille par la main. A peine arrivée dans le terrier, la fillette courut se blottir contre la femme qui se tenait couchée, inconsciente, à côté de Han. Elle la serra fort entre ses petits bras, mais voyant que ce geste ne provoquait aucune réaction, elle se tourna vers Han, le scrutant d’un regard profond comme si elle essayait de lire ses pensées. Il détourna le regard croisant celui de Qat.

Tous les enfants qui naissaient dans le Grand Solstice, souffraient de handicaps plus ou moins importants, allant de malformations physiques à des anomalies mentales. Ce phénomène n’était pas dû à la fatalité, mais seulement au régime Lipia et à la rudesse des grossesses. Si on enlevait les fausses couches et les morts-nés, seuls les moins atteints et les plus résistants arrivaient à survivre. Zouniter était née dépourvue de la parole, un moindre mal qui ne l’avait pas empêchée de survivre. Tout le reste fonctionnait et même plutôt bien. Qat l’avait trouvée dans la zone de fouille, cachée derrière l’un des médusés. Elle était apeurée et avait d’abord tenté de fuir. Il avait fallu de la patience pour l’approcher, mais une fois rassurée, elle avait vite compris qu’elle était hors de danger.

Après une fouille complète de la zone, il semblait qu’elles soient les seules survivantes. Tous les autres avaient disparus. Certains avaient peut-être eu le temps de prendre la fuite et reviendraient bientôt, mais Yori disait qu’il ne serait pas prudent de les attendre. Il avait même insisté pour que l’expédition reprenne sa route avant le levé de la prochaine journuit. Le seul problème qui se posait était l’état de la mère de la fillette qui ne permettait aucun déplacement selon Han. Yori en avait bien conscience, mais il avait vu tellement de mort, qu’il ne fit aucun cas de la remarque de Han, prétendant qu’on ne pouvait rien faire pour elle. La fillette pouvait marcher, alors elle n’avait qu’à les suivre, à condition qu’elle ne les retarde pas. Yori semblait prêt à tout pour partir le plus vite possible. Il avait posté des guets aux quatre coins de la zone quand la nuit tomba.

Han regarda la fillette et lui demanda si son nom était bien Zouniter ?

Oui, lui répondit-telle d’un geste affirmatif de la tête.

 

*

 

chapitre 2 / 3-4

3

 

 

Elle ouvrit les yeux lentement, regardant Han sans comprendre ce qui lui arrivait. Elle paraissait si faible que la moindre émotion nécessitait une énergie folle. Han lui prit la main sans rien dire. Elle tenta d’ouvrir la bouche pour parler mais une quinte de toux lui vola ses mots, laissant sortir un filet de sang de sa bouche. Elle mit du temps à reprendre son souffle avant de pouvoir prononcer un mot, un nom, faiblement, Zouni. Han comprit qu’elle demandait sa fille qui se trouvait dans un terrier juste à côté avec Qat. Il prit le temps de lui faire boire quelques gouttes de jus de lipia et partit la chercher. A son retour, elle s’était rendormit, et Zouniter dans l’élan d’enthousiasme qui la guidait vers sa mère, lui sauta presque dessus pour se jeter dans ses bras, se ravisant au dernier moment et se contentant de poser ses mains sur son ventre. A son contact, la mourante ouvrit à nouveau les yeux, esquissant un sourire derrière son masque de douleur en voyant le visage de sa fille. Zouni vint se blottir dans ses bras et elle restèrent toutes deux, comme ça, un long moment, dans le silence et la pénombre du terrier qui ne laissait passer par la petite entrée qu’une lumière blanche et anonyme.

Han s’apprétait à partir pour les laisser toutes les deux dans leurs derniers instants d’intimité, quand la femme lui prit la main pour le retenir. Elle semblait avoir retrouvé un peu de force depuis l’arrivée de sa fille et sa voix s’était un peu éclaircie.

Cina. C’était son nom. Un joli nom qui adoucissait presque la situation. Elle demanda à Han de raconter une belle histoire sur le monde de ceux d’avant à Zouni.

Han sourit bêtement, ne sachant pas quoi dire. Raconter une histoire dans cette situation le mettait mal à l’aise. Par où commencer.

Il commença par parler de son existence de Rassembleur de Mémoire et des ces Moires quotidiens qu’il pratiquait sur les vestiges du monde d’avant. Il en vint naturellement à évoquer les Médusés, expliquant que certains les considéraient comme leurs doubles.

« Il paraît que pour chaque être figé correspond un être amnésique. Si nous n'avions pas été amnésiques, nous serions figés à la place d'un Médusé. Les porteurs de cette fable sont persuadés que si l'on trouve notre double Médusé, la mémoire de notre propre vie d'avant nous reviendra intégralement en un instant, jusqu'à la réminiscence de notre nom véritable ».

Han continua par un récit autour de la cité de Gorgopolitis et tous les secrets qu'elle renfermait dans ses profondeurs. Il leur parla de la merveilleuse et antique ville souterraine encore intacte que les Archéos finiraient par découvrir à force de creuser toujours plus profondément. C’est du moins ce qu’ils croyaient, ce qui les motivaient à creuser sans relâche. Un monde à l’intérieur du monde où des milliers de mythiques « livres des mots » pousseraient sur des arbres monumentaux. On pourrait s'y perdre pendant des Solunes entiers et se gorger de tous les savoirs qui redonneraient les clés de leurs vies d'avant. Leurs ombrages de papiers apporteraient de la fraîcheur et parfois, l’eau tomberait du ciel comme par magie. Han parla de ça et de bien d'autres choses, laissant une légende en cours pour en emprunter une autre et revenir plus tard sur la précédente. Les yeux de Zouni ne cessaient de s'arrondir et de briller à l’écoute des mots d’outre temps qu’elle n’avait jamais entendu prononcer. Des mots inconnus qui cachaient des trésors derrière chacune de leurs lettres. Les ARBRES avaient des A sonnant comme la promesse d’abondance d'un avenir prometteur. Les R faisaient rouler des rayons de renouveau se mêlant avec les B et les R, faisant surgir du sable des blocs de bre qui voulait dire bruit, bruit de vie, ruissellement de bruit, cascade de mots remplissant les abîmes d’océans asséchés. C’était la soif étanchée au bout du ES, enfin.

Et puis Han leur expliqua le but de leur expédition qui devait les mener jusqu’à une zone de fouille où des âmes nésiques avaient trouvé les premiers vestiges du bonheur de ceux d’avant.

Quand Han termina ses récits, Zouniter s'était endormie dans les bras de sa mère, épuisée par tant de merveilles. Cina regardait le Rassembleur les yeux dans le vague, remplis de larmes qui n’arrivaient pas à couler. Elle serra du plus fort qu’elle pu la main de Han et prononça quelques mots si faiblement, que l’homme ne compris pas tout de suite ce qu’elle voulait lui dire, ou du moins, fit-il semblant de ne pas comprendre.

Alors, elle ramassa tout ce qui lui restait de force et lui demanda de promettre d’emmener Zouni avec lui, là-bas, dans cette « zone du bonheur ».

Han sentit que sa réponse était irrévocable et allait peser sur le reste de ses journuits. Était-il aussi certain de l’ existence de ce lieu ? Que pouvait-on promettre à un enfant dans un monde pareil, et puis, pourrait-il seulement s’occuper d’elle ? Cina avait déjà fermé les yeux et la pression de sa main sur celle de Han s’était relâchée, quand il lui fit la promesse de veiller sur sa fille, qui dormait à point fermé, blottit contre le corps sans vie de sa mère.

 

*

 

L’obscurité qui avait peu à peu envahit le terrier pendant le long récit du Rassembleur, resta longtemps pesante. Han porta silencieusement Zouniter dans un terrier voisin, prenant soin de ne pas la réveiller. Il se demandait déjà comment il devrait lui annoncer la nouvelle quand, à son réveil, elle chercherait à rejoindre sa mère. Malgré son jeune âge la mort lui était familière, mais celle d’une mère n’arrive qu’une fois. Elle s’agita et en se retournant sur sa couche, elle laissa tomber son ours en peluche. Han s’assit au bord de l’alcôve et ramassa l’objet complètement rabotée par le temps et l’amour d’un et peut-être même plusieurs enfants. Ce petit ours sans défense avait traversé la barrière de l’oubli, un objet de plus que le monde d’avant avait fabriqué pour amuser les enfants. Un petit animal aux oreilles râpées, souriant béatement, avec un œil en moins, survivant plasmifié d'une espèce depuis longtemps disparue. Que pouvait-il rester de l’innocence ?

Un nuage de pensées confuses envahit Han qui finit par s’endormir à son tour, l’ours en peluche posé sur la poitrine.

Combien de temps se passa entre le moment où il sombra et celui où Qat le secoua en lui ordonnant de se lever au plus vite, il n’aurait pu le dire. Il faisait jour à l’entrée du terrier et Zouniter se tenait à côté de Qat. Il se surprit un instant de voir l’ours en peluche entre ses mains et son premier réflexe fut de le tendre à Zouniter. La réalité le rappela brusquement. A l’extérieur, le vacarme d’un combat leur parvenait. Des cris, des grognements, des paroles de détresse. Il comprit avec horreur que les Mangeurs de Souvenirs étaient là, juste au dessus d’eux. Qat expliqua qu’il fallait partir immédiatement avec l’enfant, sur ordre de Yori. Les Mangeurs étaient trop nombreux et leur petit groupe peu aguerri au combat ne pourrait pas leur faire face bien longtemps. Il avait indiqué la direction à prendre et les rejoindrait plus loin, à condition qu’il arrive à perdre les mangeurs dans le désert en les entraînant dans une autre direction. Yori connaissait mieux que personne le désert de l’oubli, ça pouvait marcher, mais en attendant, il fallait partir sans perdre de temps.

Han prit Zouniter par la main et la tira vers la sortie. La fillette sembla un instant chercher son regard pour lui demander où était sa mère, mais dans l’urgence, Han se contenta d’un vague et fugitif sourire, comme pour lui demander de lui faire confiance sans poser de questions. Qat sortit la première. A peine dehors, elle fut bousculée par un de ces monstres pâles qui venait de prendre un violent coup de bâton dans la mâchoire. Elle esquiva de justesse, évitant d’être entraînée avec lui dans sa chute, mais le Mangeur tenta de s’agripper à elle lui arrachant un morceau de manche et lui griffant l’avant bras au passage en la repoussant dans le terrier. Il dégringola en rebondissant sur les parois rocailleuses de ce dernier et s’écrasa tête première, maculant le sol de son sang. Qat regarda en arrière pour voir si Han et Zouniter allaient bien. Ils se tenaient le long du mur, attirés par l’image presque grotesque du Mangeur étalé de tout son long, la machoire fracturée, tirant méchamment d’un côté, lui donnant un air presque drôle. Qat sortit du terrier se tenant l’avant bras et tomba nez à nez avec Eon qui reprenait son souffle. C’était lui qui venait de régler son compte au Mangeur. Elle croisa son regard sans rien dire, sa mine sombre en disant déjà suffisamment long sur la situation.

Une fois à l’extérieur, Han regarda autour de lui. Dans le cercle rougeoyant du soleil levant, des silhouettes s’agitaient comme les figurines d’un théâtre d’ombre. Ses amis se battaient et se défendaient comme ils pouvaient, face à toutes ses furies qui se déchaînaient autour d’eux. Sans avoir le temps de comprendre, il vit Eon se précipiter sur lui et le pousser violemment lui faisant perdre l’équilibre. Il mordit la poussière et eut tout juste le temps de se retourner pour voir son compagnon se jeter sur un Mangeur qui poussait des grands cris de rage. Han n’arrivait pas à réagir. Son esprit était vide. Il aurait voulu se relever et aller prêter main forte à Eon, mais il n’arrivait pas à bouger, comme si ses membres ne lui obéissaient plus.

Il sentit deux mains l’agripper par le col et le tirer vigoureusement. Il chercha à se débattre et à se défaire de cette poigne de fer qui semblait faire preuve d’une force surhumaine, mais le sable glissait sous ses pieds et il n’arrivait pas à trouver une prise pour s’accrocher. Au dessus de lui un énorme colosse à la tête chauve et blafarde bavait et grognait. Une main attrapa son pied droit provoquant presque immédiatement une douleur horrible au niveau de sa hanche, comme si elle s’allongeait jusqu’à la rupture. C’était Qat qui s’agrippait à lui pour freiner l’élan du colosse. Han hurlait lui demandant d’arrêter, mais Qat continuait. Ses pieds glissaient sur le sable, mais elle ne lâchait pas prise, tirant sur la jambe de Han jusqu’à ce que le Mangeur s’arrête. Il poussa un cri qui communiquait clairement son agacement de rage, souleva Han qui se retrouva un instant en suspens au dessus du sol, avant d’être jeté comme un vulgaire sac d’os, roulant et mangeant le sable un peu plus loin. Qat était maintenant seule face au monstre. L’affronter aurait été un suicide. Par manque d’inspiration, elle ramassa un caillou et le jeta sans trop viser. Après un instant de surprise, la cible vacilla, touchée en pleine tête. Qat saisit sa chance et courut vers Han pour l’aider à se relever, puis ils foncèrent retrouver Zouni restée près du terrier. Elle pris la fillette par le bras et ordonna de courir le plus vite possible avant qu’il ne soit trop tard. Dans leur fuite, ils esquivèrent quelques combattants, aperçurent Yori un peu plus loin qui était en prise avec trois Mangeurs. Un instant, l’idée d’aller l’aider effleura l’esprit de Qat qui se sentait soudain l’esprit guerrière, mais de tenir la main de Zouniter la ravisa. Elle ramassa une barre de fer au passage et ils s’éloignèrent tous les trois de la bataille sans se retourner, sans s’arrêter, pour fuir le plus loin possible avant que le soleil ne les oblige à s’enfouir.

 

 

4

 

Une légende raconte que le Lipia fut inventé par la main de l'homme avant le Grand Solstice à une époque où l'humanité, forte d'une technologie avancée, cherchait à palier au déclin de toutes les sources d'alimentation et d'eau potable sur terre. Pour y remédier, elle créa une espèce capable de s'auto-suffire et de se reproduire rapidement et en masse, sortit de la chaîne alimentaire, n'ayant besoin de rien ni de personne pour vivre. Biologiquement composée de tout ce que nous pourrions avoir besoin en terme de nutrition, elle survécut seule à la désertification de la planète et devint l’espèce souveraine et dominante.

Leur fonctionnement aurait été calqué sur celui de leurs créateurs, à commencer par une société hiérarchisée où chaque individu naissait dans une classe bien définie de dominants et de dominés. Leur anatomie était très différente selon leurs fonctions dans le groupe. Les mâles, se plaçant tout en haut de la pyramide, étaient affublés d’une carapace très épaisse. C’était un met de choix qu’il ne fallait pas trop se permettre, faute de déstabiliser les colonies. Ils croustillaient sous les dents et leur jus était moins amer que celui des femelles, de taille plus petite, se distinguant par des nuances de couleurs selon leurs rangs. Les mâles dominants, ceux qui ne combattaient pas, tiraient plus sur les ocres rouges foncés, contre une teinte plus claire pour les guerriers qui avaient des élytres recouverts de formes, jamais tout à fait les mêmes, comme des sortes de peintures de guerre. Leur but unique et ultime dès qu’ils sortaient de leur cocons, étaient de s’entre-tuer. Les dépouilles étaient alors aussitôt retirées du champs de bataille par une autre variante de l’espèce, encore plus petites et presque translucide, douée d’une force prodigieuse capable de transporter trois fois son poids au moins. Cette ouvrière acheminait les cadavres vers des gardes manger toujours bien remplis qui permettaient aux classes dominantes de pouvoir se reproduire en toute quiétude à une vitesse vertigineuse, afin d’assurer le renouveau des guerriers. Ce sont ces gardes-manger à l’aspect d’œufs gélatineux que Qat et les autres survivants avaient appris à trouver et à prélever, en quantité suffisante pour ne pas déséquilibrer les colonies. Au départ, la récolte se faisait à la main et avec la récupération de ressources matérielles issues des vestiges, les lipièges firent leur apparition, facilitant la tache et évitant d’abîmer la nourriture. La faim justifiant les moyens, d’autres inventions avaient été mises au point, comme le draineur de jus, imaginé par un certain Del.

Cet engin avait la forme d’un cylindre mesurant environ trois pouces et se terminant par une petite cuvette détachable. Il suffisait d’y glisser une poignée de Lipia préalablement débarrassés de leurs têtes, qui avaient tendance à obstruer la machine, et de les introduire à l’intérieur du tube où une sorte de pilon coulissant permettait le broyage des insectes. Au bout de quelques légers va et vient, il suffisait de dévisser la cuvette et de boire le précieux liquide ainsi récupéré.

 

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Qat venait de terminer l’inventaire. Elle tendit le petit récipient à Zouni après y avoir elle-même trempé les lèvres, juste assez pour les dessécher un peu. Elle scruta l’horizon, commençant à s’inquiéter de l’absence de Han. Ça faisait déjà un bout de temps qu’il avait quitté son bouclier solaire et l’ombre qu’elle avait d’abord pris pour sa silhouette au loin avait disparue pour réapparaître un peu plus grosse à un autre endroit de l’horizon. Sans réfléchir, elle referma le draineur, ramassa les boucliers de tissu, les roula et la attacha ensemble, puis elle pressa Zouni à se remettre en marche sans attendre Han. S’il s’agissait des mangeurs, elle ne pouvait se permettre de l’attendre. Elle prit Zouni par la main pour avancer plus vite. Qat se retournait régulièrement et l’ombre qui se dessinait derrière elle grandissait à chaque coup d’œil, dessinant sans aucun doute plusieurs silhouettes dans sa ligne de fuite. Un instant, l’idée la traversa qu’il pouvait s’agir de Yori et du reste du groupe. Peut-être que Han les avaient repérés et rejoint, et maintenant, ils venaient simplement à leur rencontre, mais à cette distance, c’était difficile de s’en assurer.

Qat avait beau regarder devant elle, aucun refuge où se cacher. Cette zone du désert était d’une platitude déroutante, pas une dune à l’horizon, pas une carcasse de vestige abandonné, aucun échappatoire. Zouni n’allait pas assez vite. Elle la prit dans ses bras, mais ça ne changea rien, bien au contraire. Le sable les aspirait et les ralentissait, attrapant les jambes de Qat. Trop lourd, trop lent. Elle trébucha et eut juste le temps de lâcher Zouni avant de mordre la poussière. Il n’y avait rien à faire. Les silhouettes grossissaient jusqu’au moment où il n’y eu plus de doute possible. Leur démarche tordue comme des pantins désarticulés ne trompait pas. Qat se résigna. Elle ne pourrait pas aller bien loin comme ça. Elle ordonna à Zouniter de se tenir derrière elle et de ne pas avoir peur, que tout allait bien se passer. En disant ça, elle se rendit compte qu’elle essayait de se convaincre elle-même. Elle serra très fort l’arme de fer qu’elle avait récupérée pendant leur fuite. Ça allait être le moment d’apprendre à s’en servir.

 

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Maintenant, elle les voyait distinctement. Cinq individus, trois hommes et deux femmes, armés eux-aussi. Yori leur avait donné le doux nom de « goules du désert » et Qat comprenait maintenant pleinement pourquoi. Au lieu d’être noircie et tannée par le soleil, leur peau était blafarde et leur odeur respirait la charogne. Certaines parties de leur corps étaient tuméfiées. On aurait cru à tout instant que ces protubérances allaient éclater tellement elles étaient gonflées à certains endroits. Les seins des femmes, quand ils n’étaient pas ravagés par ces tumeurs, pendaient ridiculement au milieu de leur poitrines. Leurs vêtements étaient à moitié en lambeaux. Ils semblaient à peine avoir conscience de leur apparence. L’un d’eux n’avait qu’une seule chaussure ce qui lui donnait une démarche encore plus boiteuse. S’il n’avaient pas été aussi agressifs, on aurait pu les prendre en pitié.

Qat ordonna à Zouni de rester derrière elle, braquant son arme de fer en protection. Les cinq goules les encerclèrent brandissant elles aussi leurs armes d’os. Qat essayait de garder un œil sur Zouni, tout en tournant sur elle-même pour essayer de tenir ses agresseurs à distance. Elles étaient toutes deux prises au piège. Sentant qu’il n’y avait plus aucune autre option que l’affrontement, elle choisie une cible, celui qui lui paraissait le plus chétif, celui qui n’avait qu’une chaussure. Elle fonça droit devant elle, donna des coups de bâton dans le vide pour le repousser. Les autres leur tournaient autour poussant des cris d’excitation sans intervenir. Qat porta plusieurs coup, mais Chaussure Unique était moins faible que sa maigreur le laissait entendre, et il encaissa, attrapa l’arme de Qat, lui arracha des mains sans difficulté et la repoussa au centre du piège qui se refermait maintenant sur elle. Instinctivement, Qat attrapa Zouni et la prit dans ses bras pour la protéger, se préparant à recevoir une série de coups. Elle ferma les yeux, attendant la sentence, acceptant que cette fois, ce soit la fin, mais rien ne se produisit. Ils étaient là, autour d’elles à les regarder comme des bêtes curieuses, ou plutôt, à les étudier. Ils communiquaient dans une sorte de langage guttural prononçant des sons plus que des mots, mêlant claquement de langue contre le palais, vibrations de l’épiglotte, raclement de gorge, avec parfois quelques bribes de mots à peine compréhensible. Visiblement, ils n’avaient pas eu la réminiscence des mots.

Qat essayait de ne pas succomber à la panique, continuant de serrer très fort Zouniter contre elle, au point de sentir le poux rapide de la petite au creux de sa propre poitrine.

Le plus grand du groupe approcha sa main droite vers la tête de Qat qui tenta de le repousser violemment. Mais il insista et saisit Qat par les cheveux sans qu’elle ne puisse rien faire. Il semblait vouloir palper son front comme s’il essayait de mesurer l’envergure de son crâne. Il la relâcha et poussa un cri aigu en brandissant son gourdin en os de chasseur victorieux. Les autres l’imitèrent.

Qat chercha autour d’elle, sondant l’horizon en espérant voir arriver du secours. Mais pas une seule trace en vue. Han avait disparu. L’avaient-ils capturé ou pire, tué ? Était-il en fuite ? Et les autres, Yori ! Que restait-il de l’expédition ?

Qat se rendit à l’évidence qu’elles étaient désormais seules.